Cette tribune s’adresse d’abord aux décideurs européens, à celles et ceux qui continuent de penser l’avenir économique, technologique et stratégique de l’Union européenne comme si le temps « des dépendances consenties » pouvait encore durer. Mais elle s’adresse tout autant et même plus que jamais au grand public. Car ces questions ne devraient plus être réservées à quelques initiés, experts, industriels ou responsables politiques. Les citoyens ont le droit de comprendre comment fonctionnent ces mécanismes, quels problèmes ils produisent, et quelles solutions certains acteurs proposent pour y répondre. Non pour imposer une seule et unique façon de penser, mais pour donner à chacun davantage de matière à réfléchir, à discuter et à juger utile ou pas.
Cette démarche part d’une expérience simple et modeste : celle d’un citoyen qui a voulu comprendre un texte difficile, dense, parfois aride, et qui a dû s’y reprendre à trois fois avant de pouvoir vous en livrer une lecture claire. Non que l’auteur ait manqué de clarté ou de rigueur, bien au contraire. Mais parce que ce document, publié en anglais fin janvier par Axel Laniez pour Clever Cloud, est sa réponse à la consultation de la Commission européenne sur la réforme des règles de la commande publique européenne et qu’il apporte des éléments particulièrement éclairants : des notions juridiques, des concepts et références économiques, des raisonnements géopolitiques, et surtout une série de propositions concrètes sur la manière dont l’Europe pourrait enfin utiliser sa commande publique comme un levier de puissance. Il me fallait d’abord surmonter l’obstacle de la langue, avant d’entrer dans les concepts et leurs effets concrets. Si j’ai tenu à en proposer ici une interprétation en français, c’est aussi parce qu’un tel discours n’est pas suffisamment présent dans nos médias, alors même qu’il concerne directement l’avenir de notre économie, de notre autonomie stratégique et, en définitive, de notre capacité collective à reprendre la main sur notre destin européen.
Je précise d’emblée ce que cette démarche est, et ce qu’elle n’est pas. Je n’ai aucun intérêt économique, direct ou indirect, avec Clever Cloud. Je ne parle ni au nom de cette entreprise, ni au nom d’un secteur, ni au nom d’un parti. Je ne suis ni un élu, ni un entrepreneur du numérique, ni un expert du sérail politique ou bruxellois. Je suis simplement un citoyen attentif aux enjeux de souveraineté numérique, et capable d’en percevoir l’intérêt général : l’emploi, la prospérité, la résilience, l’autonomie stratégique, la capacité de l’Europe à faire émerger ses propres acteurs et à ne pas abandonner à d’autres la maîtrise de ses infrastructures les plus décisives. Les propositions formulées dans ce texte ne sont donc pas les miennes au sens strict, elles sont celles d’un acteur économique que je considère engagé. Mais je les ai trouvées suffisamment structurées, cohérentes, réalisables et utiles au débat public pour mériter d’être exposées, débattues et prises au sérieux. Cela ne signifie pas qu’elles seraient les seules possibles, ni qu’elles devraient être suivies les yeux fermés. Je reste ouvert à toute autre proposition crédible. Encore faut-il, au minimum, regarder sérieusement celles qui existent déjà.
Lire, comprendre, restituer
Au départ, je pensais écrire une tribune adressée indistinctement à l’ensemble de la classe politique française et européenne, comme si tout le monde accusait ici le même retard. En avançant dans mes recherches, j’ai dû corriger ce mauvais réflexe. Cette fois, la France n’apparaît pas vraiment à la traîne sur le diagnostic. Elle semble même, sur le fond, avoir eu de l’avance, sans toujours être écoutée, et parfois sans toujours savoir convaincre. Depuis longtemps, Paris défend l’idée qu’une Europe trop dépendante de puissances extérieures, notamment des États-Unis, finit toujours par s’exposer à une forme de vulnérabilité stratégique. Longtemps, cette intuition française a été jugée excessive, agaçante, théâtrale, parfois affaiblie aussi par ses propres contradictions. Mais le durcissement des rapports de force, l’évolution du lien transatlantique et le retour brutal de la puissance dans les relations économiques et politiques ont redonné du crédit à cette vieille intuition française.
La France n’avait pas toujours tort, elle avait souvent raison trop tôt, et parfois de la mauvaise manière. C’est peut-être aussi pour cela qu’elle n’a pas toujours été suivie.
Or ce déplacement du regard éclaire directement le sujet qui nous occupe ici. Car ce que l’autonomie stratégique a révélé dans les domaines diplomatiques, militaires ou industriels, la dépendance numérique le révèle désormais avec une acuité particulière dans le cloud, les logiciels critiques, les données, l’intelligence artificielle et la commande publique.
À partir d’un constat que de plus en plus de citoyens perçoivent désormais clairement, nous ne sommes plus aveugles face aux impasses de notre dépendance numérique. Nous comprenons mieux ce que vivent concrètement des entreprises européennes comme Clever Cloud : la difficulté d’exister, d’innover, de grandir et de rivaliser à armes égales dans un environnement où les effets de taille, les logiques de verrouillage, certaines dépendances structurelles, l’influence des lobbies et une partie de la commande publique favorisent trop souvent d’autres acteurs, bien souvent extra-européens. Ce texte n’a donc pas retenu mon attention comme la simple défense d’un intérêt privé, mais comme le symptôme d’un problème politique, économique et stratégique beaucoup plus large, avec un impact direct sur notre souveraineté numérique.
C’est sans doute pour cela qu’un article d’entreprise peut parfois paraître plus réel, plus direct, et même plus utile que bien des discours officiels. Sous certaines apparences technico-juridiques, le texte de Clever Cloud pose une question simple et redoutable : l’Europe veut-elle continuer à financer, avec son propre argent public, les conditions de sa dépendance, ou veut-elle enfin utiliser sa puissance d’achat pour soutenir ses entreprises, ses infrastructures critiques, son innovation et sa souveraineté ?
La question dépasse de très loin l’avenir et les intérêts d’une seule société, et même d’un seul secteur. Elle touche à la place que nous souhaitons laisser aux acteurs européens dans notre propre marché, à la capacité de l’Union européenne à faire de sa dépense publique un levier de puissance, et au droit des citoyens européens à ne pas voir leur avenir technologique décidé ailleurs.
J’assume pleinement que cette lecture n’est pas neutre. C’est une lecture engagée, réfléchie, ouverte à la contradiction, au dialogue et au débat. Mais il me semble que le temps où l’on pouvait traiter ces sujets comme des querelles d’experts à huis clos touche à sa fin.
Les citoyens comprennent de plus en plus qu’il est question ici de rapports de force économiques, de dépendances technologiques, de fragilité industrielle, de perte de maîtrise sur des infrastructures vitales, et, au fond, de notre capacité collective à reprendre la main sur notre destin européen. C’est dans cet esprit que je propose ici ma grille de lecture de ce texte :
non pour clore le débat, mais pour l’ouvrir franchement et contribuer à porter dans l’espace public francophone des questions trop souvent cantonnées à des cercles spécialisés.
Une entreprise, une doctrine, un engagement public
Je vais essayer de poser le décor sans donner l’impression d’écrire une fiche Wikipedia d’une entreprise. L’idée n’est pas de faire une « bonne pub » pour Clever Cloud, mais de montrer pourquoi cette voix mérite d’être écoutée :
Entreprise française du cloud, spécialisée dans des outils qui souhaite « aider les développeurs » à déployer et héberger leurs applications, Clever Cloud se définit elle-même comme un acteur de la souveraineté numérique européenne, avec un discours centré sur l’autonomie stratégique, l’absence de soumission aux lois extraterritoriales et la maîtrise technique de toute la chaîne de valeur du cloud. Sur sa page en anglais, consacrée au Cloud Souverain, l’entreprise explique aussi défendre une conception juridique, technologique et opérationnelle de la souveraineté.
Clever Cloud n’est pas un cas isolé, pas plus qu’elle ne se réduit à une entreprise venue simplement se plaindre dans l’espace médiatique. C’est même plutôt un acteur engagé dans le débat public, et j’ai pu trouver facilement au moins trois exemples solides pour le démontrer :
- Mai 2022 : Quentin Adam (Fondateur de Clever Cloud) devient président de l’Open Internet Project, et prend régulièrement position sur la souveraineté numérique, la concurrence et la protection des données en Europe.
- Janvier 2025 : Clever Cloud rejoint l’Eclipse Cloud Interest Group. Une initiative de la Fondation Eclipse, destinée à promouvoir l’autonomie et l’interopérabilité des services cloud entre différents fournisseurs
- Mars 2026 : la signature, par Quentin Adam, d’une lettre conjointe de dirigeants du cloud européen au sein de CISPE (Le « Cloud Infrastructure Services Providers in Europe » est une association commerciale à but non lucratif regroupant les fournisseurs de services d’infrastructure cloud en Europe, créée en 2015)
Enfin, je mesure la longueur de cette introduction, mais elle m’a semblé nécessaire tant le projet dont il est ici question est dense. Il fallait prendre le temps d’exposer les idées de fond et le contexte sans interruption, avec le souci d’être aussi pédagogique, documenté et factuel que possible.
La tâche n’a pas été simple et la suite de cet article sera donc plus concrète dans son style, et davantage tournée vers mon interprétation des solutions avancées.
Parler de souveraineté ne suffit plus
L’époque a changé, la compétition technologique s’est durcie, les grandes puissances utilisent depuis plus d’une décennie les marchés, les normes, les infrastructures et les dépendances comme des instruments de puissance.
Dès lors, le sujet de la souveraineté ne peut plus rester qu’un élément de langage réservé aux seules conférences ou aux sommets européens, elle doit désormais s’incarner dans des instruments concrets du pouvoir.
Dire qu’on est souverain, sans pouvoir agir, c’est dérouler le tapis rouge à nos adversaires !
La guerre économique est bien réelle !
Lorsqu’un petit nombre d’acteurs contrôle le cloud, les plateformes, les données, les briques d’IA ou les couches logicielles critiques, il ne contrôle pas seulement un marché : il contrôle une partie des capacités d’action des États, des administrations et des économies.
L’idée centrale défendue par Clever Cloud est qu’une Europe dépendante de fournisseurs extérieurs pour ses fonctions critiques s’expose, de fait, à une vulnérabilité stratégique. Le numérique n’est pas seulement un sujet de performance ou de coût, mais de sécurité, de continuité de service, d’indépendance et Tariq Krim ajouterait sans doute de résilience.
La commande publique est une arme
Qu’est-ce qu’un marché public ? C’est quand une administration, un hôpital, une région, un ministère ou une collectivité achète un service, un logiciel, une infrastructure ou un équipement. Le poids de cet instrument est colossal : la commande publique représente environ 15 % du PIB de l’Union européenne, soit autour de 2 500 à 2 600 milliards d’euros par an selon les sources européennes récentes.
Essayez de visualiser l’équivalent de 2 500 milliards d’euros :
2 500 000 000 000 €
Oui, on parle bien de onze zéros !
Cet argent peut orienter un marché, faire émerger des technologies et des entreprises européennes, ou au contraire renforcer des dépendances. Et c’est précisément le reproche adressé au système actuel : il favorise trop souvent les grands acteurs déjà installés, complique l’accès des petites entreprises, et installe les administrations dans des situations de dépendance durable, dans le jargon du secteur, on appelle ça le vendor lock-in, c’est-à-dire qu’une fois qu’une administration a choisi un fournisseur, elle devient techniquement, économiquement et/ou juridiquement dépendante de lui, et il devient très difficile d’en changer.
Le triptyque proposé : PME, préférence européenne, simplification
Le raisonnement de Quentin Adam repose sur trois piliers :
- un « Small Business Act européen » pour redonner une vraie place aux PME dans les marchés publics
- un « Buy European Tech Act » pour introduire une préférence structurée en faveur des entreprises européennes dans les secteurs stratégiques
- une simplification massive des procédures pour que ces objectifs ne restent pas uniquement théoriques
Ces trois axes seraient indissociables car :
- Aider les PME sans revoir les critères de préférence serait insuffisant
- Favoriser les entreprises européennes sans simplifier les règles continuerait souvent à avantager les plus gros acteurs
- Simplifier sans objectifs politiques clairs ne modifierait pas l’équilibre du marché
Les PME, pilier proclamé de l’Europe mais angle mort de la commande publique
Les PME forment l’immense majorité du tissu économique européen, elles emploient massivement, elles innovent souvent, mais elles accèdent encore trop rarement aux grands marchés publics.
Le paradoxe : L’Europe vante ses PME, mais son appareil d’achat public reste trop souvent « calibré » pour les très grands acteurs. C’est pourtant bien indiqué sur le site du Conseil européen :
Les petites et moyennes entreprises constituent l’épine dorsale de l’industrie et de l’économie européennes. L’UE met en place des politiques de soutien aux PME, car elles jouent un rôle essentiel dans la transition vers une économie durable et numérique.
Marchés publics : pourquoi les PME décrochent si peu de contrats ?
Quentin Adam évoque principalement trois raisons :
- La complexité administrative : dossiers lourds, documentation abondante, garanties financières, exigences techniques, temps de réponse, coût humain
- La taille des appels d’offres : trop larges, trop agrégés, trop peu découpés, impossible pour une PME de proposer une réponse sérieuse, en temps et en heure face à une structure dotée de beaucoup plus d’employés et d’experts
- La commande publique demeure aussi difficile d’accès pour les jeunes entreprises innovantes, y compris celles qui ont déjà entamé leur croissance. Le manque de références, des critères de sélection qui privilégient les entreprises disposant déjà d’une forte assise et l’inertie administrative continuent de favoriser les acteurs déjà installés
Pourquoi le soutien aux PME est d’abord un enjeu économique ?
Ce n’est pas qu’une théorie, c’est un fait !
L’innovation vient souvent des nouveaux acteurs, mais la concentration excessive ralentit cette dynamique. Lorsque les mêmes grands groupes captent durablement la commande publique, la destruction créatrice s’affaiblit et la concurrence réelle se rétracte.
Soutenir les PME ne consiste pas à préserver artificiellement les plus petites structures, mais à permettre à des entreprises innovantes de devenir les futurs piliers économiques européens.
Et le Small Business Act, concrètement ?
L’objectif général de ce concept serait de repenser la commande publique pour permettre aux PME d’accéder réellement aux marchés, de grandir et de participer davantage à l’économie européenne. Il s’agit du principe de Think Small First, c’est-à-dire : lorsqu’une règle est conçue, il faut d’abord se demander si une petite ou moyenne entreprise peut réellement s’y conformer.
Clever Cloud propose les objectifs chiffrés suivants : 25 % de la valeur totale des marchés pour les PME, et 35 % dans les secteurs numériques et technologiques stratégiques comme le cloud, la cybersécurité, l’IA, les infrastructures de données, les services publics numériques ou les logiciels critiques.
Le Buy European Tech Act : le point le plus politique
L’idée est la suivante : lorsque l’argent public européen finance des technologies stratégiques, il devrait contribuer en priorité au renforcement d’entreprises européennes. Non pour céder à une tentation de repli, mais pour corriger des déséquilibres devenus structurels.
Sachant qu’un raisonnement proche existe déjà dans l’écosystème français. En effet, France Digitale défend depuis 2025 l’idée d’un Buy European Tech Act, justement pour passer d’une Europe uniquement régulatrice à une Europe capable de soutenir aussi son propre écosystème.
Pourquoi viser d’abord le cloud, la cybersécurité, l’IA et les données ?
Il ne s’agit pas ici de simples solutions techniques parmi d’autres, mais de briques fondamentales de notre environnement numérique. Dès lors qu’une administration dépend d’un fournisseur extérieur pour héberger des données de santé, gérer des identités numériques, stocker des informations fiscales ou faire fonctionner des services publics essentiels, la dépendance serait alors considérée comme stratégique.
La logique défendue ici n’est pas celle d’une préférence européenne sans nuance, mais d’une priorité accordée aux secteurs les plus sensibles.
Filiale en Europe ou entreprise européenne : quelle différence ?
Pour Clever Cloud, une entreprise ne peut pas être qualifiée d’européenne si elle possède seulement une filiale ou un bureau au sein de l’Union européenne. Il faut des critères plus exigeants : le siège, une activité réelle, une gouvernance soumise au droit européen, une absence de dépendance à des lois extraterritoriales incompatibles avec l’ordre juridique européen et le respect des normes européennes. Clever Cloud formule cette idée de manière plus explicite dans sa présentation sur le « Cloud Souverain » (en anglais)
Ce que révèle l’extraterritorialité du droit en matière de souveraineté
Une entreprise étrangère peut être soumise aux lois de son pays d’origine, lesquelles peuvent parfois imposer la transmission de données ou une coopération avec des autorités extérieures, donc la localisation physique des serveurs ne suffit pas à répondre à la question. Clever Cloud insiste précisément sur cette distinction entre simple implantation géographique et contrôle juridique effectif.
Concrètement, il faut comprendre que la souveraineté numérique ne tient pas à la seule présence de centres de données sur le territoire européen.
Non, il ne s’agit pas de fermer le marché européen
Le projet proposé par Clever Cloud ne consiste pas à exclure automatiquement tout acteur non européen, ni à fermer le marché. Il s’agit d’introduire une préférence structurée dans les secteurs stratégiques lorsqu’une solution européenne compétente, fiable et conforme existe.
On parle ici de capacité, de résilience et de souveraineté, non d’un réflexe isolationniste.
Les objectifs chiffrés du Buy European Tech Act
Selon cette proposition, 60 % de la valeur annuelle des achats publics stratégiques dans le numérique et les technologies devraient revenir à de véritables entreprises européennes.
Il ne s’agirait pas d’imposer cette règle appel d’offres par appel d’offres, mais d’en suivre l’application à l’échelle globale, au moyen de tableaux de bord et de rapports annuels.
Ce projet est-il légal ?
L’objection juridique mérite d’être examinée de près et Clever Cloud construit ainsi, dans sa proposition, une démonstration en deux volets :
- D’abord, via la piste pro-PME. En effet, les règles internationales interdisent surtout la discrimination directe fondée sur la nationalité, mais les mécanismes fondés sur la taille de l’entreprise relèvent d’une logique différente.
- Ensuite, la piste stratégique car dans certains domaines sensibles comme le cloud public, les données sensibles, la santé, l’identité, la justice, les fonctions administratives critiques, l’argument des intérêts essentiels pour la sécurité ouvre une marge plus grande pour privilégier des solutions réputées plus sûres.
Les États-Unis le font déjà : pourquoi l’Europe s’en priverait-elle ?
L’État américain utilise depuis longtemps sa commande publique comme un levier de puissance, de soutien industriel et de sécurité économique, tout en restant dans le commerce international. L’idée n’est pas d’en faire un modèle à recopier, mais de souligner que l’Europe est l’une des rares grandes puissances à hésiter encore à se servir pleinement de sa propre dépense publique.
Rendre enfin la commande publique accessible aux PME
Enfin, pour résumé, voici plusieurs leviers concrets proposés par Quentin Adam :
- D’abord, le test PME préalable aux grands appels d’offres.
- Ensuite, la formation et l’accompagnement pour apprendre à répondre.
- Puis les partenariats d’innovation, pour que l’État n’achète pas seulement ce qui existe déjà mais puisse aussi contribuer à faire émerger des solutions.
- Faire en sorte que les systèmes d’acquisition dynamique, c’est-à-dire des procédures d’achat entièrement dématérialisées, auxquelles de nouveaux fournisseurs peuvent se joindre au fil du temps, soient plus souples et accessibles dans la durée.
- Enfin, le découpage obligatoire en lots des appels d’offres, pour empêcher que les très grands marchés ne soient réservés, de fait, qu’aux géants.
Et le but dans tout cela ?
Tout l’enjeu est de faire passer ces principes dans la pratique administrative.
Conclusion : d’une Europe qui encadre à une Europe qui construit
Le sens profond du projet est d’expliquer que dès sa construction, et encore aujourd’hui, l’Europe s’est voulue ouverte, neutre, procédurale mais dans le numérique, cette neutralité a aussi laissé s’installer des dépendances.
Ce que Clever Cloud demande, très concrètement :
- des objectifs chiffrés pour l’accès des PME aux marchés publics
- une préférence européenne assumée dans les achats technologiques stratégiques
- des procédures simplifiées
- des marchés découpés
- des outils d’innovation plus souples
- et une doctrine politique claire
L’Europe ne manque pas seulement d’entreprises ou d’idées, elle peine surtout à transformer sa puissance normative et budgétaire en puissance industrielle.
L’Europe dispose de cerveaux, d’idées, de compétences, de moyens financiers, d’entreprises et de règles, ce qui lui manque encore trop souvent, c’est la volonté politique d’orienter sa commande publique vers les entreprises européennes capables de porter cette ambition.
Et puis il y a parfois des hasards de calendrier qui valent presque démonstration :
Fin janvier 2026, Clever Cloud avançait, à travers cet article, une thèse que beaucoup auraient pu balayer d’un revers de main comme une plainte sectorielle de plus ou comme une obsession française de la souveraineté numérique : l’Europe ne retrouvera aucune maîtrise réelle sur son destin numérique tant qu’elle continuera à traiter sa commande publique comme une mécanique neutre, procédurale, désincarnée, alors qu’elle devrait l’assumer comme un instrument de puissance, de structuration industrielle et de protection de ses intérêts stratégiques. Or, quelques semaines plus tard, le 7 avril 2026, cette intuition trouvait un écho remarquable dans un article (en anglais) publié par la Harvard Kennedy School, au sein du programme Reimagining the Economy du Malcolm Wiener Center for Social Policy, c’est-à-dire l’une des institutions universitaires les plus écoutées au monde, au cœur même des États-Unis, ce pays qui, lui, n’a jamais eu la naïveté de croire qu’un marché public devait être politiquement inoffensif.
Et que dit, au fond, cette analyse venue d’outre-Atlantique ? Exactement que l’argent public n’a de sens que s’il sert une stratégie, qu’il doit produire de la capacité, de l’autonomie, des résultats mesurables et de la valeur collective, au lieu d’alimenter passivement les positions acquises.
Dès lors, il devient plus difficile de renvoyer les propositions portées par Clever Cloud au rang des lubies, des postures ou des caprices français. Elles apparaissent pour ce qu’elles sont bien davantage : des propositions concrètes, discutables certes, perfectibles évidemment, mais sérieuses, cohérentes avec la réalité des rapports de force, et surtout déjà en phase avec un raisonnement doctrinal que même les grandes institutions américaines jugent désormais légitime.
La question est désormais de savoir si l’Europe entend enfin se servir de sa commande publique pour bâtir sa propre puissance, ou si elle préfère continuer à entretenir, avec l’argent de ses contribuables, les mécanismes qui la condamnent progressivement au statut peu enviable de simple colonie numérique.
En fin de compte, il s’agit pour l’Union Européenne, de savoir défendre ses intérêts.
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