Open source : l’Europe veut transformer ses communs numériques en levier de souveraineté

Certains sujets paraissent techniques, presque lointains, comme s’ils ne concernaient que les développeurs. Des histoires de code, de frameworks, de bibliothèques logicielles, de composants techniques que le grand public ne voit jamais. Et pourtant, derrière ces briques invisibles, se joue une partie beaucoup plus vaste : celle de notre capacité collective à garder la maîtrise des outils numériques qui organisent nos vies.

Début janvier 2026, la Commission européenne a lancé un appel à contributions sur les écosystèmes numériques open source. L’expression peut sembler abstraite. Elle désigne pourtant quelque chose de très concret : les logiciels, composants, infrastructures et communautés qui permettent de construire des services numériques ouverts, auditables, réutilisables et modifiables. La consultation devait nourrir une future « Stratégie européenne pour un écosystème numérique ouvert » (European Open Digital Ecosystem Strategy), pensée comme une stratégie européenne pour renforcer l’open source au service de la souveraineté numérique.

La Commission met ici le doigt sur une réalité souvent invisible : l’open source forme déjà une partie essentielle de notre infrastructure numérique. Elle rappelle que l’open source soutient une part immense de l’économie numérique : entre 70 % et 90 % du code utilisé dans les systèmes logiciels reposerait sur des composants ouverts. Autrement dit, l’open source n’est pas une affaire secondaire. Il est déjà dans les administrations, les entreprises, les services de cloud, les outils de cybersécurité, les systèmes d’intelligence artificielle, les sites web, les applications métiers et les infrastructures critiques.

Le paradoxe européen

L’Europe sait produire du code, former des ingénieurs et faire émerger des communautés techniques solides, mais elle peine encore à transformer cette compétence en puissance économique et stratégique.

C’est le paradoxe que la Commission met en lumière. Les communautés européennes contribuent à de nombreux projets open source, mais une partie importante de la valeur créée finit captée hors d’Europe, souvent par de grands acteurs technologiques étrangers. Cette situation n’est pas seulement économique. Elle touche à la capacité de l’Europe à choisir ses technologies, à sécuriser ses chaînes logicielles, à éviter l’enfermement propriétaire et à garder le contrôle de son infrastructure numérique.

Ce point mérite d’être expliqué simplement. Quand une administration, une école, un hôpital ou une entreprise utilise un service numérique, elle ne dépend pas seulement de l’interface affichée à l’écran. Elle dépend aussi du cloud qui héberge les données, du système d’authentification, des logiciels de gestion, des outils de développement, des mises à jour de sécurité, des contrats de support et parfois même de plateformes étrangères qui deviennent difficiles à quitter.

C’est ici que la question de la souveraineté numérique devient très concrète. Il ne s’agit pas de refuser toute technologie venue d’ailleurs. Il s’agit de ne pas se retrouver dans une position où les choix essentiels, les prix, les conditions d’accès, la sécurité, l’évolution des logiciels, l’exploitation des données se déplacent hors de notre portée, entre les mains d’acteurs qui n’ont ni les mêmes obligations, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes comptes à rendre.

Une consultation discrète, mais stratégique

La consultation européenne s’est déroulée du 6 janvier au 3 février 2026. Elle s’adressait aux communautés open source, aux développeurs, aux entreprises, aux administrations publiques, aux industriels et aux institutions de recherche. La Commission cherchait notamment à identifier les freins à l’adoption de l’open source, à documenter sa valeur ajoutée et à recueillir des propositions d’actions concrètes au niveau européen.

Le périmètre annoncé est très large : technologies Internet, cloud, edge computing, intelligence artificielle, cybersécurité, matériel ouvert, logiciels industriels, objets connectés, automobile et industrie manufacturière. Ce détail est essentiel. Bruxelles ne parle plus seulement de logiciels libres pour équiper des postes de travail. Elle regarde l’open source comme une couche stratégique de l’économie numérique européenne.

La future stratégie doit aussi s’inscrire dans une continuité. La Commission avait déjà adopté une stratégie open source interne pour la période 2020-2023, afin de mieux utiliser, publier et soutenir les logiciels libres dans son propre environnement numérique. La nouvelle initiative élargit l’ambition : il ne s’agit plus seulement de la Commission, mais de l’écosystème européen dans son ensemble.

Pourquoi cela concerne tout le monde

Pour le grand public, l’open source peut paraître lointain. Pourtant, il touche à des questions très ordinaires.

Quand une collectivité veut changer de logiciel sans être prisonnière d’un fournisseur unique, l’open source peut lui donner une marge de manœuvre. Quand un hôpital veut auditer un outil critique, le code ouvert peut faciliter la transparence. Quand une PME veut développer un service sans dépendre intégralement d’une plateforme fermée, des composants ouverts peuvent lui permettre de construire plus librement. Quand une administration veut préserver des données sensibles, la maîtrise des briques logicielles et de l’hébergement devient un enjeu de confiance.

La Commission européenne rattache explicitement l’open source à la souveraineté numérique, à la compétitivité et à la cybersécurité. Elle estime que la dépendance de l’Europe à des technologies numériques non européennes limite le choix des utilisateurs, affaiblit la compétitivité des entreprises et peut créer des risques pour la sécurité des chaînes d’approvisionnement.

Ce diagnostic rejoint un constat plus large sur le cloud. Une étude publiée par le Parlement européen en décembre 2025 rappelle qu’AWS, Microsoft Azure et Google Cloud détiennent environ 70 % du marché européen de l’infrastructure cloud, tandis que la part cumulée des fournisseurs européens est tombée autour de 13 %. Le cloud étant devenu la base de nombreuses applications « modernes », cette concentration crée une dépendance stratégique majeure.

L’open source n’est pas « gratuit », c’est un commun numérique !

L’erreur fréquente consiste à réduire l’open source à du logiciel gratuit. En réalité, l’enjeu est plus profond. Un logiciel open source peut être utilisé, étudié, modifié et redistribué. Cette ouverture crée des communs numériques : des ressources partagées, maintenues par des communautés, des entreprises, des chercheurs ou des administrations.

Mais un commun ne vit pas tout seul. Il faut des développeurs, du temps, de la documentation, des audits de sécurité, des infrastructures d’hébergement, des formations, du support, des entreprises capables de vendre des services fiables et des administrations capables d’acheter autrement.

C’est précisément l’un des points faibles identifiés par la Commission : financer seulement la recherche ou les projets pilotes ne suffit pas toujours à faire grandir des solutions open source jusqu’au marché. Les acteurs européens rencontrent des obstacles d’accès au capital, à la commande publique et aux infrastructures nécessaires au passage à l’échelle.

L’étude commandée par la Commission européenne en 2021 à Fraunhofer ISI et OpenForum Europe avait déjà montré le poids économique de l’open source. Elle estimait sa contribution au PIB européen entre 65 et 95 milliards d’euros. Ce chiffre donne une idée de l’ampleur du sujet : l’open source n’est pas seulement une autre façon de concevoir des logiciels, c’est devenu l’une des infrastructures de l’économie numérique.

Un autre signal, plus discret mais très parlant, vient du catalogue European OpenSource. Attention : il ne s’agit pas d’un catalogue officiel de la Commission européenne, mais d’une initiative non gouvernementale qui se présente comme une plateforme destinée à recenser et mettre en visibilité des projets open source portés par des développeurs, des communautés ou des organisations européennes. Le site revendique un objectif clair : construire un catalogue européen, fédérer une communauté et renforcer la souveraineté numérique. Dans ses dernières entrées, trois projets français apparaissent côte à côte : LaSuite Docs, développée par la DINUM dans le cadre de La Suite numérique de l’État, LemonLDAP::NG, solution française d’authentification et de gestion d’accès utilisée par des ministères depuis 2004 et Symfony, présenté dans le catalogue comme un framework PHP créé en France en 2005.
Ce rapprochement est intéressant : il place dans le même paysage un outil porté par l’État, une brique d’identité numérique et un framework web largement utilisé par les développeurs. Trois objets très différents, mais une même logique : des briques techniques ouvertes, maintenues en Europe, qui peuvent contribuer à réduire la dépendance aux grandes plateformes fermées.

Le cas Symfony : une histoire française qui dit beaucoup

Pour comprendre ce que peut être un commun numérique européen, il suffit de regarder du côté de Symfony.

Il faut d’abord corriger un point important : Symfony n’est pas d’abord une entreprise. Symfony est un framework PHP open source : c’est-à-dire un ensemble d’outils qui aide les développeurs à créer des sites web et des applications. Le site officiel le présente à la fois comme un ensemble de composants PHP, un framework web, une philosophie et une communauté.

Mais derrière Symfony, il y a bien une histoire entrepreneuriale française. Fabien Potencier fonde le projet Symfony au milieu des années 2000. Son profil officiel SymfonyConnect indique qu’il a fondé Sensio en 1998, devenue SensioLabs en 2012, puis Symfony SAS en 2018, l’entreprise chargée de soutenir le projet Symfony, la communauté, les conférences, la certification et certains services destinés aux développeurs.

SensioLabs raconte de son côté une trajectoire très française : Sensio naît à Paris en 1998 autour de Fabien Potencier et Grégory Pascal, le framework interne devient Symfony en 2005 et est publié en open source. SensioLabs est créée en 2012 pour soutenir le développement de Symfony et ses usages professionnels.

L’histoire devient encore plus intéressante en 2018 et 2019. Symfony et Blackfire deviennent des sociétés indépendantes, tandis que SensioLabs se rapproche ensuite du groupe Smile, présenté comme un acteur européen majeur de l’open source. SensioLabs indique qu’elle fait pleinement partie du groupe Smile depuis début 2021, avec Ludovic Duval à sa direction générale.

Cette trajectoire a son importance. Dans un secteur où les technologies européennes prometteuses peuvent rapidement passer sous contrôle étranger, l’histoire de Symfony montre qu’un projet ouvert peut grandir à l’international tout en conservant un ancrage français et européen. Symfony SAS reste installée en France, SensioLabs est née à Paris et fait aujourd’hui partie de Smile, groupe français. Ce n’est pas un détail : cela montre qu’il est encore possible de bâtir des communs numériques ambitieux sans les voir immédiatement passer sous le contrôle d’intérêts extra-européens.

Symfony n’est donc pas une « entreprise française » au sens strict du terme. C’est un projet open source mondial né d’une initiative française, soutenu par une société française, Symfony SAS, par SensioLabs, et désormais inscrit dans un écosystème où le groupe Smile joue un rôle important. SensioLabs revendique plus de 3 000 contributeurs dans la communauté Symfony.

Ce cas est précieux pour la souveraineté numérique, car il montre ce que l’Europe sait déjà faire : créer une technologie ouverte, la faire adopter internationalement, fédérer une communauté, bâtir des services professionnels autour d’elle et maintenir un lien entre les communs numériques et le tissu économique local.

Le véritable enjeu : passer de l’exception à la stratégie

Symfony n’est pas seul. L’Europe compte de nombreux projets, entreprises, communautés et institutions impliqués dans l’open source. Mais le problème est rarement l’absence de talent. Le problème est plutôt la capacité à organiser ce talent, à le financer dans la durée, à le faire entrer dans les achats publics et à lui donner une infrastructure européenne solide.

C’est là que la stratégie européenne peut devenir intéressante. La Commission évoque une approche couvrant tout le cycle de vie de l’open source : développement, maintenance, sécurité, durabilité, adoption, intégration au marché. Cette vision est plus réaliste qu’une simple annonce politique. Elle reconnaît qu’un logiciel libre utile doit être entretenu, sécurisé, documenté et soutenu économiquement.

L’Europe a déjà commencé à structurer ce sujet avec le consortium pour une infrastructure numérique européenne (l’EDIC Digital Commons), lancé en décembre 2025 avec la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Italie. Cette structure européenne vise à soutenir les communs numériques, à faciliter l’accès aux financements, à accompagner les communautés open source et à accélérer des projets transfrontaliers comme un espace de travail numérique européen.

La question centrale devient alors politique : l’Europe veut-elle seulement encourager l’open source, ou veut-elle en faire un pilier de sa puissance numérique ?

Une stratégie ne suffira pas

Il faut rester prudent. À ce stade, l’initiative européenne relève d’une stratégie, non d’une loi contraignante. Elle ne garantit pas à elle seule des budgets suffisants, des règles d’achat public transformées ou une préférence assumée pour les solutions ouvertes européennes.

Mais elle marque une évolution du discours institutionnel : l’open source n’est plus seulement présenté comme un outil d’efficacité ou d’innovation. Il est désormais rattaché à la souveraineté, à la sécurité, à la compétitivité et à la résilience. Pour un continent qui dépend massivement de plateformes étrangères, ce « changement de ton » n’est pas anodin.

Le risque serait de produire une stratégie de plus, élégante dans ses intentions, mais faible dans ses moyens. L’opportunité serait d’utiliser cette stratégie pour financer la maintenance des composants critiques, soutenir les entreprises européennes du libre, former les acheteurs publics, sécuriser les chaînes logicielles, créer des infrastructures d’hébergement européennes et reconnaître les communs numériques comme des actifs stratégiques.

Un sujet de souveraineté, donc un sujet démocratique

La souveraineté numérique commence souvent dans des choix techniques. Elle suppose une vision, une stratégie, mais ses conséquences dépassent largement le monde des spécialistes. Elle touche à la capacité d’un pays, d’une administration, d’une entreprise ou d’un citoyen à comprendre et maîtriser les outils dont il dépend.

Un logiciel fermé peut être excellent. Une technologie américaine ou asiatique peut être performante. La question n’est pas morale. Elle est stratégique. Que reste-t-il comme liberté de choix lorsque toutes les couches essentielles du numérique : cloud, logiciels métiers, IA, cybersécurité, développement, hébergement, sont contrôlées par quelques acteurs dominants situés hors d’Europe ?

L’open source n’apporte pas, à lui seul, une réponse à tous les problèmes liés à la souveraineté numérique et ce n’est d’ailleurs pas le propos dans cet article. Il ne remplace ni l’investissement, ni l’industrialisation, ni la compétence, ni la volonté politique. Mais il offre une base dont les règles peuvent être lues, discutées, adaptées, plutôt que subies. Il peut permettre à l’Europe de reconstruire des marges de manœuvre là où la dépendance s’est installée par confort, par habitude ou par manque d’alternative crédible.

C’est pourquoi la consultation lancée par la Commission européenne mérite d’être suivie de près. Derrière les mots techniques : open source, composants, frameworks, écosystèmes, cloud, edge, open hardware, se dessine une question de puissance : l’Europe veut-elle rester dépendante d’architectures numériques conçues ailleurs, ou retrouver la maîtrise des outils qui organiseront son avenir ?

Symfony, SensioLabs, Smile et d’autres acteurs européens montrent qu’une autre voie existe déjà. Elle n’a rien d’utopique. Elle demande seulement de reconnaître que les communs numériques ne sont pas des accessoires. Ils sont peut-être l’une des conditions les plus concrètes de notre souveraineté.

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