Samuel Paccoud quitte la DINUM après presque trois années passées à construire LaSuite et à transformer profondément la manière dont l’État conçoit ses outils collaboratifs. Une annonce qui provoque d’abord un émoi. Puis un certain soulagement. Et, surtout, un grand espoir : celui de voir LaSuite sortir progressivement du seul giron de l’État français pour devenir un véritable commun numérique.
C’est sur la scène de Volcamp, à Clermont-Ferrand, que Samuel Paccoud vient d’annoncer la fin de son contrat avec la DINUM, la Direction interministérielle du numérique.
La nouvelle a de quoi, dans un premier temps, surprendre.
Après presque trois ans à la tête de l’équipe qui construit LaSuite, Samuel quitte l’institution au moment même où Docs, Visio et les autres briques de cette suite collaborative open source commencent à dépasser largement le cadre dans lequel elles sont nées.
Son départ pourrait facilement être interprété comme la fin d’une aventure.
Mais derrière cette annonce se joue quelque chose de bien plus grand et de bien plus important.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur ce qui s’est construit pendant ces trois années, sur la méthode qui a permis à LaSuite de trouver sa place et, surtout, sur une question devenue impossible à éviter : un projet destiné à réduire nos dépendances numériques peut-il rester lui-même dépendant d’une seule administration, d’un seul budget et d’une seule politique publique ?
Quand l’État assemblait surtout les outils des autres
Lorsque Samuel Paccoud arrive à la DINUM fin 2023, ce qui deviendra LaSuite ressemble encore principalement à un exercice d’intégration.
Jitsi assure la visioconférence. Resana et Jalios couvrent d’autres besoins collaboratifs. Certains outils sont libres, d’autres propriétaires, mais la logique reste comparable : l’État assemble essentiellement des solutions conçues, développées et maintenues ailleurs.
Cette approche fonctionne.
Mais elle possède aussi une limite structurelle : utiliser le logiciel des autres, c’est dépendre de leurs feuilles de route, de leurs cycles de publication, de leurs choix techniques et parfois de leurs arbitrages.
Au fil des rencontres et des échanges avec Samuel Paccoud, comme avec plusieurs de celles et ceux qui ont travaillé à ses côtés, une conviction revient régulièrement : l’open source ne peut pas être abordé comme un catalogue de solutions figées dans lequel il suffirait de sélectionner le bon produit.
Samuel résumait cette approche avec une formule qui lui ressemblait bien, capable de mettre des mots particulièrement justes sur une intuition jusque-là difficile à formuler :
« L’open source, c’est une guérilla. C’est imprévisible, un nouveau projet peut surgir à tout moment. Si tu n’as pas fait les bons choix d’archi et que tu ne sais pas itérer très vite, tu ne t’en sors pas. »
Derrière cette comparaison se cache une véritable doctrine technique :
Intégrer les outils des autres signifie aussi hériter de leurs contraintes. Lorsqu’une fonctionnalité manque, lorsqu’un choix d’architecture devient problématique ou lorsqu’un besoin propre à l’administration apparaît, l’équipe dispose de peu de leviers si elle ne maîtrise ni le produit ni son infrastructure.
Pour reprendre la maîtrise de l’un, il fallait donc progressivement reprendre la maîtrise de l’autre.
C’est ce virage qui donnera notamment naissance à Docs et Visio.
France Université Numérique, la préfiguration
Cette manière de penser n’est pas apparue à la DINUM.
Elle vient en partie de France Université Numérique, « FUN » , où Samuel Paccoud avait déjà monté et dirigé une importante équipe technique.
L’expérience constitue presque une préfiguration de ce qui se passera quelques années plus tard avec LaSuite.
FUN avait commencé comme utilisateur d’Open edX avant d’en rencontrer progressivement les limites et de construire ses propres applications, parmi lesquelles Marsha, destinée notamment à la diffusion de contenus vidéo pédagogiques à grande échelle.
L’exploitation d’une telle infrastructure révèle en creux une autre nécessité : une équipe produit ne peut pas consacrer l’essentiel de son énergie à faire fonctionner sa propre infrastructure.
Samuel résumait parfois cette idée par une règle simple :
« Si tu veux réussir, il faut passer 5 % de ton temps sur l’ops et 95 % sur le produit, sinon tu ne peux pas itérer. »
La culture technique qui arrive ensuite à la DINUM est largement héritée de cette expérience.
Django avec son Django REST Framework, React, Next.js, PostgreSQL, MinIO, mais au-delà des technologies elles-mêmes, c’est surtout une méthode de développement qui se déplace d’une institution à une autre.
Et avec elle, plusieurs personnes : celles et ceux qui avaient construit Marsha chez FUN ont ensuite participé à la construction de Docs et de Visio.
Ce détail aura son importance.
La méthode LaSuite
La méthode qui s’est progressivement imposée ne consiste pourtant pas à tout reconstruire soi-même.
Ce serait même une mauvaise lecture de ce qui fait aujourd’hui l’intérêt de LaSuite.
La logique est beaucoup plus subtile : utiliser des bibliothèques open source spécialisées lorsqu’elles répondent déjà aux besoins les plus complexes, afin de concentrer le travail de développement sur ce qui fera réellement la qualité du produit comme l’interface, les permissions, l’authentification, l’intégration et les usages.
Autrement dit, tout ce qui fait qu’un logiciel n’est pas seulement fonctionnel, mais qu’il peut réellement trouver sa place dans une organisation.
Docs en est probablement l’un des meilleurs exemples :
Son éditeur de texte s’appuie notamment sur BlockNote tandis que la collaboration en temps réel repose sur Yjs et ses CRDT (type de données répliqué sans conflit). La DINUM n’a donc pas cherché à recréer de zéro un éditeur de texte riche, ni à réécrire son propre algorithme de résolution des conflits entre utilisateurs travaillant simultanément sur un document.

L’enjeu n’était pas seulement de s’appuyer sur l’existant, mais aussi de contribuer à le faire progresser : aux côtés de la ZenDiS allemande, la DINUM a directement financé l’évolution de ces briques, notamment pour développer les commentaires, l’attribution des modifications, la comparaison de version, les suggestions ou encore certaines fonctions d’export.
Un investissement public qui profite ainsi à Docs, mais aussi à l’ensemble des projets qui s’appuient sur BlockNote et Yjs (2 millions et 34 millions de téléchargements par mois).
Quant à l’équipe, elle a pu concentrer son travail sur ce qui fait véritablement le produit : les sous-documents, les permissions, le partage, l’interface et, plus largement, l’expérience proposée aux utilisateurs.
C’est peut-être là l’un des enseignements les plus intéressants de LaSuite : la souveraineté numérique ne consiste pas nécessairement à tout fabriquer seul. Elle consiste aussi à savoir précisément ce qu’il faut maîtriser, ce qu’il est pertinent de mutualiser et où concentrer son effort.
Docs approche désormais les 17 000 étoiles sur GitHub.
Ce chiffre ne mesure évidemment pas à lui seul la qualité d’un logiciel, mais il témoigne malgré tout d’un intérêt qui dépasse désormais largement les besoins de l’État français.
Son engagement dépasse d’ailleurs les frontières de LaSuite : Samuel Paccoud contribue également au projet Open Buro, une initiative née de la volonté de faire dialoguer les différentes briques open source au sein d’un environnement cohérent et interopérable, dont il a présenté les premières réflexions aux côtés de Benjamin André lors du FOSDEM 2026.
Visio, l’outil qui n’était pas prévu
Visio raconte la même histoire sous un autre angle, peut-être le plus révélateur de tous.
Personne n’avait demandé à Samuel Paccoud de construire un nouvel outil de visioconférence.
Lorsqu’il rejoint la DINUM, Jitsi est déjà utilisé et déployé largement. La mission consiste plutôt à rationaliser les outils collaboratifs qu’à en ajouter d’autres.
Une autre piste va pourtant être explorée autour de LiveKit.
Un prototype est développé en quelques semaines par trois étudiants de CentraleSupélec. L’expérience semble suffisamment prometteuse pour que le travail se poursuive ensuite avec un développeur dédié.
Moins de deux ans plus tard, Visio est devenu l’outil que l’État a choisi de généraliser à ses services.
Pierre Pezziardi, qui pilotait alors la stratégie produit de la DINUM, l’a raconté publiquement : Stéphanie Schaer (directrice de la DINUM à cette période) et lui avaient défendu la création de Docs.
Visio, lui, n’était pas prévu. Il est né de l’initiative de l’équipe.
Cette histoire avait déjà été racontée ici, dans Génération LaSuite, mais elle prend aujourd’hui une autre dimension.
Elle montre que LaSuite n’a pas progressé uniquement parce qu’une administration possédait une feuille de route.
Elle a aussi avancé car une équipe disposait de suffisamment de liberté pour essayer, contester, expérimenter et parfois construire ce qui n’avait pas été demandé.
Faire équipe
La place occupée par Samuel Paccoud excède de loin le cadre que suggère son titre de chef de pôle.
Développeur backend de formation, contributeur depuis de nombreuses années à l’écosystème Django, il n’a jamais vraiment quitté le terrain technique, ce qui nourrit encore aujourd’hui sa manière de penser l’architecture autant que le produit.
Mais son apport ne se limite pas à la technique, il est aussi profondément humain.
Une partie des ingénieurs avec lesquels il travaillait chez France Université Numérique l’a ensuite retrouvé à la DINUM.
Faire venir de bons ingénieurs dans l’administration est une chose. Leur donner envie de continuer à construire ensemble, projet après projet, parfois d’une institution à une autre, en est une autre.
Et c’est probablement l’un des aspects les plus difficiles à percevoir de l’extérieur : une organisation peut recruter des talents ; elle ne peut pas décréter la confiance qui donne envie à une équipe de rester soudée.
Les échanges avec Samuel révèlent aussi une manière singulière d’habiter sa fonction.
Une conversation peut porter sur une orientation stratégique à deux ans et bifurquer quelques minutes plus tard sur une petite incohérence d’interface qui l’agace depuis plusieurs semaines.
Technique, architecture, stratégie et produit ne sont jamais très éloignés.
Le désaccord non plus.
Samuel l’exprime d’ailleurs en ces termes :
« Ce que j’espère avoir transmis à mes enfants, c’est de savoir faire face aux conflits et aux désaccords. »
Le conflit d’idées n’est alors pas l’échec du travail collectif. Il en fait partie.
C’est aussi ce que son départ vient fragiliser : une certaine manière de travailler ensemble, fondée sur la confrontation saine et constructive, la confiance et la liberté technique.
Émoi
Difficile, après tout cela, de considérer l’annonce faite à Volcamp comme un simple départ.

au cœur des volcans d’Auvergne
LaSuite perd l’une des personnes qui aura le plus fortement porté sa transformation. Cette annonce fait apparaître une fragilité devenue difficile à ignorer : LaSuite est aujourd’hui un projet destiné à réduire les dépendances numériques tout en restant elle-même fortement dépendante d’une seule structure : l’État français.
L’équipe, une grande partie de la feuille de route, le budget, l’infrastructure et une partie des financements consacrés aux briques open source utilisées par le projet restent concentrés autour de la DINUM.
La Cour des comptes a d’ailleurs montré à quel point la réussite technique d’un service public numérique ne suffit pas à assurer sa pérennité.
Parmi les Startups d’État arrêtées pour lesquelles une cause pouvait être identifiée, seules 19 % l’avaient été en raison de résultats jugés insuffisants.
Les autres disparaissaient pour des raisons très différentes : changement de priorité, départ de la personne qui portait le projet ou remplacement par une autre solution.
Autrement dit : un bon produit du secteur public peut parfaitement mourir sans avoir échoué.
Le calendrier ajoute aujourd’hui une dose supplémentaire d’incertitude.
La DINUM doit prochainement laisser place à ARIANE, la nouvelle Autorité du numérique et de l’intelligence artificielle de l’État, avant le 1er janvier 2027.
Quelques mois plus tard viendra l’élection présidentielle. Rien de tout cela ne signifie que LaSuite va disparaître.
Mais rien ne garantit non plus qu’un projet actuellement considéré comme stratégique conservera éternellement le même budget, les mêmes équipes et le même soutien politique.
Un arbitrage budgétaire, une nouvelle doctrine, un ministre portant d’autres priorités ou une réorganisation administrative peuvent suffire à modifier brutalement une trajectoire.
Alexandre Berge le rappelait récemment dans son article « Ariane, le numérique d’État saisi par l’armement » à travers un retour sur l’histoire du Plan Calcul et d’Unidata.
Ce précédent suffit à rappeler que l’une des premières tentatives françaises d’autonomie technologique, bâtie pendant des années, a pu être remise en cause par un seul arbitrage politique.
Le code ouvert ne suffit pas
Le premier réflexe serait de relativiser ce risque : LaSuite est open source.
Si l’État se désengageait demain, son code resterait disponible. Une licence peut préserver le code, mais ne garantit pas la vitalité du projet.
Ce qui peut disparaître assez vite, ce ne sont pas les interactions et contributions sur le dépôt public de GitHub.
Ce sont les personnes qui connaissent intimement ce code, le rythme des nouvelles versions, les corrections de failles de sécurité, la feuille de route ambitieuse, les arbitrages entre contributions, les financements dirigés vers les bibliothèques open source dont dépend l’ensemble et une certaine vision du produit.
Un dépôt peut rester accessible pendant des années, mais il peut perdre de sa vitalité en quelques mois.
La question dépasse d’ailleurs déjà les frontières françaises.
Des acteurs comme mosa.cloud, aux Pays-Bas, ou LaSuite.coop proposent désormais des services reposant sur certaines briques de LaSuite.
D’autres administrations européennes s’y intéressent :
En Allemagne, Docs a déjà été intégré à openDesk, la suite collaborative souveraine portée par la ZenDiS, sous le nom de « Notes ». Une instance est directement opérée par l’organisme public allemand, tandis qu’openDesk est désormais déployé et expérimenté dans plusieurs administrations du pays.
Au Royaume-Uni, la coopérative Autonomic déploie elle aussi plusieurs briques de LaSuite.
Aux Pays-Bas, le projet public Mijn Bureau intègre à son tour plusieurs composants de LaSuite, notamment Docs, Visio, Fichiers et Conversations, au sein d’un environnement de travail plus large, développé pour le secteur public néerlandais et inscrit explicitement dans une logique de coopération européenne avec la France et l’Allemagne.
Le projet commence donc à produire ce que son ouverture permettait d’espérer : un écosystème qui ne dépend plus uniquement de l’instance opérée par l’État français.
Et plus cet écosystème grandit, plus le paradoxe devient visible : comment demander à des acteurs étrangers, des entreprises, des coopératives ou des communautés d’investir durablement dans un projet dont les décisions essentielles restent liées aux arbitrages d’une administration française sur lesquels ils n’ont aucune prise ? Et dont la trajectoire et la stratégie sont forcément incertaines au vu du contexte.
En quittant la DINUM, Samuel mettrait-il malgré lui cette dépendance en pleine lumière ?
Ce départ pourrait-il enfin donner l’élan nécessaire à une autre gouvernance ?
Soulagement
Samuel quitte la DINUM, pas LaSuite.
Son départ cesse alors d’être seulement une source d’inquiétude : il pourrait aussi lui donner la liberté nécessaire pour contribuer à construire l’étape suivante de LaSuite, au-delà de la DINUM.
Et pour le formuler sans ambiguïté : sortir progressivement LaSuite de la seule dépendance à l’État français.
Depuis quelque temps, beaucoup défendent l’idée de créer une fondation autour du projet.
Non pas pour retirer LaSuite à l’État, mais précisément pour éviter que l’État reste seul à pouvoir décider de son avenir.
Cette fondation pourrait donner un cadre à LaSuite comme véritable commun numérique : un code partagé, une feuille de route ouverte, des règles de contribution claires et une gouvernance répartie entre les acteurs qui font vivre le projet.
L’État français continuerait naturellement à exploiter LaSuite pour ses agents.
Il continuerait à financer une partie du développement et à contribuer au projet en fonction de ses propres besoins.
Mais il ne serait plus l’unique centre de gravité. D’autres États pourraient participer, mais aussi des opérateurs privés, des communautés open source et surtout les mainteneurs qui font vivre quotidiennement le code.

Le modèle n’a rien d’étranger à Samuel Paccoud.
Il connaît depuis longtemps le fonctionnement de communautés organisées autour de fondations comme la Django Software Foundation ou le réseau d’organisations à but non lucratif autour du projet PostgreSQL dans lesquelles l’avenir du projet ne dépend pas d’une entreprise ou d’une administration unique.
Il y aurait là une forme d’aboutissement assez logique : après avoir contribué à construire LaSuite à l’intérieur de l’État, Samuel pourrait désormais participer à lui permettre de vivre au-delà de l’État.
Une telle évolution changerait profondément la nature du projet.
LaSuite ne serait plus seulement un ensemble de logiciels de l’administration française dont le code est mis à disposition du reste du monde.
Elle pourrait devenir un commun auquel l’administration française contribue aux côtés des autres.
La nuance pourrait paraître insignifiante pour certains. Elle change pourtant presque tout.
L’idée n’a d’ailleurs plus rien de marginal : la commission d’enquête de l’Assemblée nationale consacrée aux dépendances numériques a elle-même recommandé la création d’une fondation consacrée au logiciel libre et d’un fonds destiné au financement des communs numériques.
Pour autant, aucun projet suffisamment concret n’a jusqu’ici permis d’ouvrir réellement la gouvernance de LaSuite au-delà de la DINUM.
La question de la gouvernance devient d’autant plus importante que LaSuite commence à dépasser le seul cadre de l’État français. Si des administrations étrangères, des entreprises, des coopératives et des communautés doivent réellement contribuer au projet, leur place dans les décisions devra être pensée suffisamment tôt. Une ouverture trop tardive risquerait de leur laisser un rôle secondaire dans un cadre déjà largement défini.
Le départ de Samuel pourrait donc accélérer une transformation devenue nécessaire.
Le soulagement vient surtout de là : ce départ pourrait ouvrir à LaSuite un cadre plus large que celui de la seule DINUM.
Grand espoir
L’un des éléments les plus forts de l’annonce de Samuel Paccoud à Volcamp réside peut-être dans l’alliance qu’il esquisse.
Une alliance entre le public et le privé, mais pas seulement.
Avec la société civile également. Cette troisième composante change beaucoup de choses.
La souveraineté numérique reste encore trop souvent enfermée dans un dialogue entre administrations, entreprises technologiques, experts, juristes et responsables politiques.
Le citoyen arrive généralement à la fin : comme un utilisateur, un client ou un administré, mais rarement comme partie prenante.
Les échanges menés avec Samuel au fil du temps avaient déjà révélé chez lui une lecture particulièrement lucide de cet enjeu : la question de notre autonomie numérique ne saurait rester l’affaire des seuls acteurs qui conçoivent les technologies ou en orientent le financement.
Elle concerne aussi ceux qui les utilisent.

Cette conviction rejoint directement celle qui m’anime ici, depuis le début de cette réflexion : sortir la souveraineté numérique du seul cercle des spécialistes afin que le grand public ne reste pas spectateur de son avenir numérique, mais puisse progressivement en devenir acteur.
La création d’une fondation LaSuite pourrait ouvrir cet espace. L’enjeu ne serait alors plus seulement de garantir la survie de Docs, de Visio ou de Fichiers. Il serait de créer les conditions permettant à un véritable commun numérique de se développer.
Un projet suffisamment solide pour être utilisé dans une administration.
Suffisamment flexible pour trouver sa place dans une entreprise ou une association.
Suffisamment simple pour intéresser, demain, les particuliers.
Suffisamment ouvert pour accueillir des contributions françaises, européennes et internationales.
Et suffisamment indépendant pour constituer progressivement une véritable porte de sortie des environnements de Microsoft et Google.
Enfin, cette ouverture à la société civile est aussi celle à laquelle j’aimerais prendre part. La forme que pourrait prendre ma contribution reste encore à inventer, tout comme ce que je pourrais réellement apporter. Mais si cet espace s’ouvre, j’ai bien l’intention de m’y engager. Et j’espère que beaucoup d’autres feront de même, chacun à sa manière : en développant, documentant, testant, traduisant, faisant connaître le projet, participant à sa gouvernance ou simplement en apportant de bonnes idées.
Il serait sans doute prématuré d’y voir un moment historique pour la souveraineté numérique française, mais les occasions de participer dès l’origine à la construction d’un commun numérique de cette ampleur, appelé à dépasser nos frontières et à trouver sa place à l’échelle européenne, sont suffisamment rares pour être remarquées.
Nous passons beaucoup trop de temps à constater nos dépendances une fois qu’elles sont installées. Pour une fois, une porte pourrait s’ouvrir assez tôt pour permettre à celles et ceux qui le souhaitent de peser sur ce qui nous concerne tous.
Une perspective dépassant largement le destin professionnel d’un seul homme
Elle fait surtout émerger une interrogation plus profonde : LaSuite peut-elle devenir l’un de ces rares projets numériques capables de survivre à ceux qui les ont lancés, aux administrations qui les ont financés et aux gouvernements qui les ont soutenus ?
Reste désormais à franchir l’étape la plus délicate :
Transformer ce projet en un commun numérique suffisamment robuste pour traverser les alternances politiques, attirer d’autres pays, associer des acteurs privés et faire une place à la société civile pourrait être le défi le plus important de tous.
C’est aussi, sans doute, la condition sine qua non pour nourrir une ambition autrement plus vaste : voir un jour LaSuite disposer de la force nécessaire pour véritablement rivaliser avec Microsoft et Google sur leur propre terrain.
Sans prétendre reproduire une histoire aussi singulière, la trajectoire de Linux offre à cet égard un horizon fascinant.
Au fil des décennies, Linux est devenu une infrastructure mondiale, développée collectivement par des milliers de contributeurs et soutenue par des entreprises parfois concurrentes.
Sa réussite tient aussi à cette capacité à dépasser ceux qui l’ont fait naître pour devenir un bien commun autour duquel tout un écosystème peut se construire.
Rêver pour LaSuite d’une trajectoire comparable suppose précisément ce changement d’échelle : ne plus seulement construire une excellente suite logicielle publique française, mais créer les conditions pour qu’elle puisse un jour appartenir à un écosystème bien plus vaste que celui qui l’a fait naître.
Le départ de Samuel Paccoud de la DINUM pouvait, au premier regard, ressembler à la fin d’une histoire. Il pourrait finalement marquer le moment où LaSuite commence à s’émanciper du cadre institutionnel dans lequel elle est née.
Et peut-être est-ce précisément ce dont elle avait désormais besoin.

L’avenir de LaSuite n’est pas écrit d’avance : certains contribueront à la faire grandir, d’autres laisseront faire, d’autres encore pourront s’opposer à cette évolution.
« N’acceptons pas trop facilement le lieu commun de ceux pour qui l’histoire n’est qu’une série d’occurrences sur lesquelles l’homme ne peut rien, comme s’il ne dépendait pas de chacun de nous de pousser à la roue, de laisser faire ou de lutter. »