Avant de parler de LaSuite, rappelons qu’il existe déjà des alternatives crédibles à Google Workspace ou Microsoft 365 Copilot : par exemple OnlyOffice (en direct ou via des intégrations dans des solutions comme Nextcloud) et des suites chiffrées comme CryptPad.
Mais ici, je veux m’attarder sur un objet singulier : une suite collaborative opérée par l’État, pensée d’abord pour les agents publics, et qui assume clairement une ambition « souveraine » et « open source« . Cette suite est portée par la DINUM (Direction interministérielle du numérique). Et, depuis 2024, elle s’inscrit aussi dans une dynamique franco-allemande d’alignement/interopérabilité avec l’écosystème allemand (ZenDiS / openDesk).
Pour démarrer : une vidéo (1h) qui donne la vue d’ensemble
Si vous préférez commencer par une explication “de bout en bout” : 30 minutes de présentation puis 30 minutes de questions/réponses, la DINUM met à disposition une vidéo de référence, hébergée sur PeerTube.
Cette vidéo vous permettra de contextualiser la démarche, de visualiser les produits et d’entendre la logique de souveraineté, d’interopérabilité et d’outillage concret.
Pourquoi parle-t-on de plus en plus de souveraineté numérique ?
Le mot “souveraineté” a longtemps été cantonné à des débats caricaturés. Or, depuis plusieurs années et encore plus avec l’intensification des tensions géopolitiques, des dépendances technologiques et des enjeux de sécurité, il s’est imposé dans des discours institutionnels et économiques au plus haut niveau.
Ces derniers jours à Davos (WEF 2026), plusieurs prises de parole publiques ont précisément remis sur la table des notions d’indépendance stratégique, de maîtrise des infrastructures, et de souveraineté (y compris numérique) :
- 5 fois utilisé dans le discours du président de la République française Emmanuel Macron (en anglais)
- Dans celui de d’Ursula von der Leyen
- Plus de 20 fois dans un article intitulé : Pourquoi la course à la souveraineté technologique est un exercice d’équilibre (en anglais)
- Et enfin plus de 6 fois dans un autre article intitulé : L’avenir de l’IA : tracer la voie vers la compétitivité et la souveraineté numérique (toujours en anglais …)
Dans ce contexte, LaSuite n’est pas un “projet gadget” : c’est une réponse structurelle à une question simple et brutale : peut-on continuer à travailler, décider et collaborer dans l’action publique en dépendant quasi exclusivement d’écosystèmes logiciels et de chaînes de valeur extra-européennes ?
La DINUM et la genèse de LaSuite : une trajectoire longue… et je pense assez logique
Il faut accepter un constat : lorsqu’un projet est porté par l’État (gouvernance interministérielle, contraintes de sécurité, exigences d’accessibilité, marchés, support, conduite du changement), il avance rarement au rythme d’une startup privée. Est-ce qu’un consortium d’entreprises aurait été plus rapide ? Peut-être. Mais la réalité, c’est que l’État doit aussi rendre des comptes, garantir la continuité, et intégrer des contraintes qui n’existent pas dans le privé.
Repères chronologiques : DINUM → SNAP → LaSuite
- 2019 : création de la DINUM Direction interministérielle du numérique, administration qui pilote et opère des produits numériques interministériels.
- 2020 : le plan de relance met en avant la continuité numérique de l’administration, et mentionne le projet SNAP : sac à dos numérique de l’agent public, comme socle d’outils et de services pour les agents.
- 2021 : la DINUM “officialise” SNAP et l’extension d’une offre d’outils numériques pour les agents publics.
- 2023 : beta.gouv.fr publie la “startup d’État” LaSuite : la structuration produit/équipe est visible, avec un jalon “Investigation” daté du 1er mai 2023
- 2024 : lancement officiel annoncé par la DINUM de la Suite Numérique.
- 2024 → 2026 : la coopération “souveraineté / communs numériques” s’accélère, notamment avec l’Allemagne. La référence côté allemand est ZenDiS. Côté français, la dynamique est relayée par les communications de la DINUM et par l’outillage lui-même (La Suite).
À noter : début 2026, le Ministère des Armées, via le CND (commissariat au numérique de défense) et en lien avec la DINUM, communique explicitement sur le renforcement de la souveraineté numérique de l’État.
LaSuite : ce que c’est et qui l’utilise, publiquement
La page officielle pose le cadre : LaSuite est “l’espace de travail ouvert et souverain des agents de l’État”, une suite d’outils open source, sécurisés, hébergés en France, et conçus pour des usages réels de travail public.
LaSuite revendique être utilisée chaque mois par plus de 500 000 agents, dans plus d’une quinzaine de ministères et de nombreuses administrations.
Elle affiche également, parmi les organismes mis en avant dans ses différentes captures et témoignages :
- La direction générale des finances publiques
- Le ministère de l’Agriculture et de la souveraineté alimentaire
- Le ministère de l’Intérieur
- Le CNRS
- Le ministère de l’Éducation nationale et de la jeunesse
- Le ministère de la transition écologique, l’aménagement du territoire, du transport, de la ville et du logement
- Le ministère de l’Économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique
- La gendarmerie nationale
- L’agence nationale de la cohésion des territoires
- CentraleSupélec
- L’agence nationale des fréquences
- La direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt d’Occitanie
- L’académie de Versailles
- Le ministère de l’Europe et des affaires étrangères
- La CNIL
- Le laboratoire central de la préfecture de Police
- L’académie de Nancy-Metz
- L’hôpital Joseph-Ducuing de Toulouse
- La direction des services départementaux de l’éducation nationale
- L’agence nationale de la sécurité des systèmes d’information
- L’INRAE
Les produits : concrètement à quoi ça correspond, et par quoi ça peut remplacer

« C’est la solution de visioconférence souveraine de l’État, pour échanger en toute confiance : fiable, sécurisée, ouverte et hébergée en France. »
Peut remplacer : Microsoft Teams / Google Meet / Zoom.
Auto-hébergement (communauté) : paquet YunoHost “La Suite meet”

« C’est l’outil d’écriture collaboratif de l’État pour rédiger, partager et publier vos documents en toute simplicité. »
Peut remplacer : Microsoft Word / Google Docs / Zoho Writer / Notion.
Auto-hébergement (communauté) : paquet YunoHost “La Suite docs”

« Le tableur collaboratif et souverain, qui transforme vos données en décisions fiables »
Peut remplacer : Excel / Google Sheets, avec un positionnement “données structurées”.
Brique amont (éditeur Grist) et paquet disponible sur YunoHost
Messagerie (en bêta)

« Votre messagerie souveraine et sécurisée. Gérer facilement vos emails, vos contacts et vos rendez-vous. Centralisez vos échanges, organisez vos événements et collaborez efficacement au quotidien. »
Peut remplacer : Outlook / Gmail / Zimbra (selon périmètre).
Pour l’instant, cet outil n’est disponible que pour les agents publics et je n’ai pas réussi à trouver, dans la documentation et les communications publiques consultées, de captures d’écran ou de visuels détaillés permettant d’apprécier concrètement l’interface graphique (j’ai trouvé uniquement une version Alpha)
Fichiers (en bêta)

« Centralisez vos fichiers, partagez-les avec les bonnes personnes et gardez une organisation efficace. »
Peut remplacer : OneDrive / Google Drive / et certaines fonctions Nextcloud selon usages.
Pour l’instant, cet outil n’est disponible que pour les agents publics.

« France transfert permet d’envoyer des fichiers volumineux non sensibles de manière sécurisée »
Peut remplacer : WeTransfer / Smash.
Usage : pensé pour l’administration et ses échanges y compris avec des interlocuteurs externes, selon cadre.

« Échangez rapidement avec vos collègues, où que vous soyez. Tchap est la messagerie instantanée sécurisée. »
Peut remplacer : Microsoft Teams , Slack, Signal, Telegram, WhatsApp.
Pour l’instant, cet outil n’est disponible que pour les agents publics. Je vous invite également à visionner les différents témoignages d’utilisateurs du service public, ainsi que des webinaires.
L’IA “Assistant” : promesse, cadre, et état réel du projet

LaSuite annonce intégrer de l’IA dans plusieurs outils : transcription dans Visio, aide à la rédaction dans Docs … via un “Assistant”.
Pour se faire une idée concrète, une vidéo montre son utilisation directement depuis l’application Docs :
Deux ressources importantes pour comprendre ce qui est en production versus ce qui est en expérimentation :
- L’expérimentation interministérielle en collaboration avec Mistral AI : 10 000 agents, 8 ministères, 8 mois jusqu’à juin 2026
- La page beta.gouv.fr du produit “Mon assistant IA”, qui explique la fin d’une phase et l’ouverture d’une expérimentation :ouverte à partir de janvier 2026, ainsi que l’intégration à l’écosystème de LaSuite.
Qui peut utiliser LaSuite ?
La position officielle est très claire : l’accès mutualisé est réservé aux agents de la fonction publique d’État, et aux partenaires invités dans le cadre d’une mission menée avec le service public, via ProConnect.
LaSuite n’est pas destinée à un usage interne des entreprises privées (hors mission avec le service public). Et elle rappelle, point crucial, qu’une organisation non-éligible peut déployer sa propre instance (puisque les briques sont open source), sous sa responsabilité. Je teste d’ailleurs en ce moment Visio (ou Meet) et Docs via mon serveur en utilisant une distribution YunoHost.
Adoption : chiffres publics et suivi des usages
Pour sortir du déclaratif, il existe un tableau de bord public de statistiques d’usage par produit. Cela permet de suivre, produit par produit, des indicateurs (par exemple “utilisateurs actifs mensuels”) et d’éviter les chiffres “à la louche” que j’ai pu voir ici et là .
Open source, contributions, et feuille de route
Le code est accessible publiquement sur GitHub (organisation), La feuille de route est également visible publiquement (accès sans authentification).
Attention utile (et saine) : il n’y a pas “une” licence unique pour l’intégralité de l’écosystème. Certaines briques sont en MIT, d’autres peuvent être sous d’autres licences selon les composants (GPL, Etalab-2.0).
Accompagnement : comment une administration peut s’y mettre concrètement
- Suite territoriale (ANCT) pour l’éligibilité et l’entrée des collectivités (notamment petites communes – de 3500 habitants)
- Prise de rendez-vous : architecture, sécurité, déploiement, pilote
- Inscription à des webinaires via un simple formulaire
- Formation (Mentor) : “S’approprier les usages numériques et les produits collaboratifs de la Suite Numérique”
Conclusion : une suite souveraine qui existe enfin… Et qu’il faut maintenant faire changer d’échelle
LaSuite n’est pas un concept abstrait : c’est un ensemble d’outils déjà utilisé à grande échelle dans l’État, avec une gouvernance interministérielle, des briques open source, une logique d’authentification via ProConnect, des statistiques publiques et une trajectoire de consolidation qui se lit dans le produit lui-même.
Mais si l’on veut que cette dynamique dépasse le stade du “bon outil public” pour devenir un vrai levier de souveraineté numérique à l’échelle du pays, il reste plusieurs évidences à traiter, des évidences pratiques, culturelles et industrielles.
D’abord, du point de vue des usages “terrain”, il serait souhaitable que davantage de briques soient empaquetées proprement pour l’auto-hébergement, notamment via des catalogues grand public comme YunoHost. Aujourd’hui, certains éléments existent déjà, par exemple La Suite – Meet” ou Docs, mais la logique “suite complète” n’est pas encore à portée de clic pour une organisation qui souhaite tester, déployer, répliquer ou contribuer. À l’échelle d’un pays, la facilité de déploiement n’est pas un détail : c’est un facteur décisif d’adoption.
Ensuite, une instance publique de démonstration (même limitée, même bridée, même sans données sensibles) serait un accélérateur majeur. Aujourd’hui, la plupart des citoyens ne peuvent pas “voir” LaSuite, la « toucher », comprendre l’expérience utilisateur, ni se faire une opinion informée et c’est dommage. Une plateforme de test ouverte, clairement séparée des environnements de production, permettrait de démocratiser la compréhension du projet, d’améliorer la transparence, et de créer un cercle vertueux de retours utilisateurs.
Modification du 23 janvier : je regrettais l’absence d’une instance publique permettant aux citoyens de tester LaSuite par eux-mêmes. Grâce à un utilisateur, Alekseï, lors d’un échange sur le canal Matrix de LaSuite, j’ai finalement trouvé une instance accessible librement. Il est possible d’essayer concrètement l’expérience “Docs” via federated.nexus. Pour y accéder, il suffit de créer gratuitement un compte ; une fois l’inscription validée, vous pourrez vous connecter et tester LaSuite en conditions réelles.
Nouvelle mise à jour (encore plus simple) : Je n’avais pas remarqué cette option auparavant, mais depuis le site » Docs « , un bouton » Essayer maintenant » permet de tester l’outil immédiatement, et sans inscription !
À plus long terme, l’enjeu dépasse même la sphère strictement administrative. On peut défendre l’idée qu’une entreprise privée, voire des fournisseurs d’accès à Internet, pourraient proposer à leurs clients une déclinaison de cette suite (ou un assemblage d’outils compatibles), sous forme de service. Non pas pour “privatiser” le projet, mais pour créer un continuum d’offres souveraines, interopérables, et industrialisées, capables de concurrencer les standards dominants. La souveraineté n’est pas seulement une affaire d’État : c’est une chaîne de valeur, une capacité d’écosystème, une possibilité de choix.
A savoir que plusieurs briques de LaSuite sont déjà pensées pour un usage au-delà du seul contexte français, notamment parce qu’elles intègrent un support multilingue (interface traduisible et capacité à ajouter des langues). C’est un détail technique en apparence, mais un signal stratégique fort : une suite collaborative souveraine n’a pas vocation à rester cantonnée à un périmètre national si elle est capable d’être comprise, adoptée et opérée dans d’autres administrations. Ce support des langues ouvre donc, à terme, la possibilité pour LaSuite de s’exporter, de devenir une référence européenne, voire internationale, et de démontrer qu’une alternative open source, sécurisée et bien conçue peut “briller” face aux suites dominantes. Cette information m’a été rapportée via le canal Matrix de La Suite, toujours par l’utilisateur Alekseï.
Dans la même logique, il serait pertinent que des entreprises stratégiques, dont l’activité touche directement aux intérêts essentiels du pays : énergie, transport, santé, défense, industrie, télécoms, infrastructures, recherche, puissent utiliser ces solutions au sein de leur organisation, en cohérence avec leurs contraintes de sécurité, de résilience et de continuité. Ce n’est pas un vœu idéologique : c’est une stratégie de réduction de dépendances. Une solution souveraine devient crédible quand elle traverse les murs, qu’elle résiste à l’échelle, qu’elle prouve sa valeur dans des environnements exigeants.
Un appel solennel : déployer, standardiser, former, maintenant !
Il faut le dire simplement : l’administration française, les ministères, les opérateurs publics, les collectivités, les hôpitaux, les écoles, ne peuvent plus considérer ces suites comme des “options”. La question n’est plus de savoir si l’on doit s’équiper d’outils souverains, mais à quelle vitesse on décide de le faire, et avec quel niveau d’ambition. Chaque mois de retard entretient des dépendances coûteuses, fragilise la maîtrise des données et affaiblit la capacité d’action collective en période de crise. Déployer rapidement ce type de solution, c’est protéger l’autonomie opérationnelle du service public, garantir la continuité des missions essentielles, et reconquérir une part du pouvoir technologique qui conditionne désormais la décision politique autant que la performance administrative.
Enfin, il reste une frustration, presque un manque culturel. Une aventure de cette ampleur mériterait un documentaire. Non pas une vidéo promotionnelle, mais un récit : les débuts, les hésitations, les compromis, les échecs, les retournements, les moments de perte d’élan, puis l’apparition d’une vision plus nette, d’un produit mieux cadré, et d’une exécution qui finit par payer. Car derrière un projet comme LaSuite, il y a des humains, de tout âge, de tous horizons, et des figures connues de la culture numérique française, comme Tristan Nitot, Benjamin Bayart ou Bastien Guerry, dont les trajectoires et les combats éclairent le contexte intellectuel et politique d’un tel chantier. Comprendre comment l’idée est née, comment elle a été soutenue (ou contestée), comment elle s’est structurée sous contraintes étatiques tout en conservant une logique “startup”, ce serait rendre justice au travail accompli et transmettre une méthode, une énergie, une preuve que l’on peut réussir aussi en France.
PS : Je tiens enfin à remercier une nouvelle fois Marie PUPO JEAMMET et Florent, qui m’aident énormément à comprendre et à déboguer les versions de Docs et de Visio disponibles depuis YunoHost.
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