L’Europe face à sa dépendance numérique : un enjeu de souveraineté

Un article m’a paru suffisamment important pour que je prenne le temps de m’y arrêter. Le texte d’origine, publié par HiPEAC le 25 février 2026, pose une question centrale : que reste-t-il de notre autonomie politique, économique et juridique lorsque nos infrastructures numériques critiques dépendent d’acteurs que nous ne contrôlons pas ? En France, le sujet de la souveraineté numérique n’est évidemment pas nouveau, et plusieurs voix l’ont déjà porté, chacune à leur manière. Mais je n’ai pas trouvé, à ma connaissance, de véritable reprise en français de cet article précis, ni de vulgarisation claire et accessible pour le grand public. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’en reprendre le fond, de le retravailler et de le reformuler ici de la manière la plus compréhensible possible.

« En ne contrôlant pas nos infrastructures numériques critiques, nous avons abandonné une partie de notre avenir économique et de notre capacité à faire respecter nos lois et nos valeurs » Titre d’origine de l’article HiPEAC

Ce qui m’a frappé, ce n’est pas seulement le contenu de cette analyse. C’est aussi le fait qu’elle reste largement cantonnée à des cercles spécialisés. Le sujet est bien discuté par des professionnels, des experts du numérique et des acteurs déjà sensibilisés à ces enjeux. Mais il peine encore à être porté clairement jusqu’au grand public, dans les médias généralistes et dans le débat public au sens large. Comme si cette question devait rester enfermée entre spécialistes du cloud, de l’industrie, du droit ou des infrastructures. Comme si le citoyen ordinaire n’avait pas besoin de comprendre ce qui se joue.

J’ai donc décidé modestement, de m’en saisir. Pas pour produire une traduction mot à mot, sans relief et sans souffle. Parce que ce sujet mérite mieux qu’un jargon technique réservé à quelques initiés. Il mérite d’être porté dans le débat public.

Car derrière les mots un peu froids de souveraineté numérique, il y a une réalité très concrète : qui contrôle les outils dont nous dépendons tous les jours ? Qui héberge nos données ? Qui impose ses règles ? Qui capte la valeur ? Et que reste-t-il de notre autonomie politique, économique et démocratique lorsque les infrastructures essentielles du monde numérique échappent peu à peu à notre contrôle ?

Ce débat ne devrait appartenir à aucun camp. Il relève de l’intérêt général. Il concerne nos institutions, nos entreprises, nos services publics, mais aussi chacun d’entre nous. Et c’est précisément pour cela qu’il faut le rendre compréhensible, accessible et impossible à ignorer.

Si ce texte peut contribuer, même modestement, à faire sortir cette question de la marge, alors il aura déjà servi à quelque chose.

Pourquoi le contrôle du numérique est devenu vital pour l’Europe

L’Europe commence à prendre conscience d’un problème majeur : elle dépend beaucoup trop de technologies venues d’ailleurs, surtout des États-Unis, pour faire tourner son numérique.

Cela concerne des choses très concrètes : le cloud, les logiciels, les centres de données, les outils d’intelligence artificielle, les réseaux, les services sur lesquels reposent les entreprises et les administrations.

Le projet EuroStack, lancé en 2024, veut répondre à ce problème. Il est porté par des acteurs européens de la tech, qui défendent une idée simple : si l’Europe ne maîtrise pas ses outils numériques de base, elle perd peu à peu la main sur son économie, sa sécurité et même sa capacité à appliquer ses propres règles.

Pourquoi c’est un problème ?

1. Parce que cela coûte très cher à l’Europe

Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises européennes utilisent des services numériques américains : cloud, logiciels, plateformes, outils professionnels, etc.

Conséquence : une grande partie de l’argent dépensé en Europe repart vers l’étranger.
Selon les personnes interrogées dans l’article, cette dépendance représenterait environ 265 milliards d’euros par an au bénéfice de l’économie américaine.

Dit autrement : l’Europe paie, mais ce sont d’autres qui encaissent, grandissent, innovent et créent les emplois.

L’idée défendue ici est donc la suivante : en laissant d’autres pays fournir nos briques numériques essentielles, nous affaiblissons notre propre économie.

2. Parce que cela rend l’Europe vulnérable

Pendant longtemps, cette dépendance a surtout été vue comme un sujet commercial.
Aujourd’hui, elle est aussi vue comme un risque stratégique.

Pourquoi ?
Parce que si vos outils essentiels dépendent d’acteurs étrangers, vous êtes plus fragile en cas de crise politique, économique ou géopolitique.

En clair :
Si demain les relations se tendent, ou si des décisions sont prises à l’étranger, l’Europe peut se retrouver dépendante de technologies qu’elle ne contrôle pas vraiment.

3. Parce que cela pose un problème juridique et de sécurité

L’article insiste sur un point sensible : certaines lois américaines, comme le CLOUD Act ou FISA, peuvent permettre aux autorités américaines d’exiger l’accès à certaines données détenues par des entreprises relevant de leur juridiction.

Même si les données concernent des Européens.

L’argument défendu ici est donc simple :
si vos données, vos outils ou vos services dépendent d’acteurs soumis à des lois étrangères, votre souveraineté est affaiblie.

Qu’est-ce que la « souveraineté numérique » ?

Dans l’article, la souveraineté numérique signifie la capacité, pour les citoyens, les entreprises et les États européens, de :

  • Choisir leurs outils numériques librement
  • Contrôler leurs données
  • Gérer leurs infrastructures
  • Ne pas subir des décisions prises ailleurs.

Autrement dit, c’est la capacité de rester maître chez soi dans le monde numérique.

Ce n’est pas seulement une question de stockage de données. C’est aussi une question de pouvoir réel :

Qui contrôle les logiciels, les serveurs, les mises à jour, fixe les règles, qui peut couper, bloquer ou imposer ses conditions ?

Le constat de fond : l’Europe a laissé filer le contrôle

L’une des idées fortes de l’article est la suivante :

Pendant que l’Europe passait beaucoup de temps à réguler les géants du numérique, ces acteurs ont continué à construire les infrastructures, les centres de données, les plateformes et les écosystèmes dont tout le monde dépend aujourd’hui.

En résumé :
l’Europe a essayé d’encadrer le numérique sans suffisamment bâtir le sien.

EuroStack, c’est quoi exactement ?

EuroStack est une initiative européenne qui veut transformer cette prise de conscience en action concrète.

Son objectif n’est pas seulement de dénoncer la dépendance, mais de définir des critères précis pour savoir ce qu’est un vrai acteur numérique européen souverain.

Car selon ses promoteurs, beaucoup d’entreprises font du marketing autour de la souveraineté sans être réellement indépendantes.
Ils appellent cela du « sovereignty washing » : faire croire qu’on est souverain alors qu’on dépend encore de structures, de lois ou de technologies étrangères.

Les 5 critères d’un fournisseur numérique européen « souverain »

EuroStack propose cinq grands critères.

1. Souveraineté juridique

L’entreprise doit être réellement basée en Europe, soumise au droit européen, et ne pas être contrôlée de façon décisive par un acteur non européen.

En clair : pas seulement une vitrine européenne, mais un vrai contrôle européen.

2. Souveraineté technique

Le service doit éviter d’enfermer le client dans une technologie propriétaire étrangère.
Cela passe notamment par :

En clair : vos données ne doivent pas être prisonnières d’un système fermé.

3. Souveraineté opérationnelle

Il ne suffit pas que les données soient stockées en Europe. Il faut aussi que l’exploitation du service soit pilotée depuis l’Europe.

Cela comprend :

  • Les infrastructures
  • Les systèmes de gestion
  • Les personnes ayant les accès sensibles

En clair : le service doit être réellement opéré depuis l’Europe, pas seulement hébergé sur son sol.

4. Souveraineté des données

Toutes les données, y compris les métadonnées et les sauvegardes, doivent rester en Europe et être protégées de manière vérifiable. L’idée est que personne ne puisse y accéder sans autorisation, pas même le fournisseur si les données sont correctement chiffrées.

En clair : la protection des données doit être réelle, pas seulement déclarative.

5. Souveraineté économique

L’argent public européen doit aider à développer l’industrie européenne, pas à renforcer celle d’autres puissances.

Cela veut dire que l’entreprise doit investir en Europe et en :

  • Recherche
  • Développement
  • Emplois
  • Innovation

En clair : si l’Europe paie, il faut que l’Europe en profite aussi.

Que propose concrètement EuroStack ?

EuroStack résume son plan en trois idées :

1. « Buy European » : acheter européen

L’idée est que les administrations et institutions publiques européennes réservent une part significative de leurs achats informatiques à des solutions européennes jugées souveraines.

Le raisonnement est simple : si les acteurs européens n’ont pas de clients : ils ne peuvent pas grandir, donc ils ne peuvent pas rivaliser avec les géants étrangers.

Les auteurs disent que ce n’est pas du protectionnisme « bête et méchant », mais une manière de faire émerger une base industrielle solide.

Ils estiment aussi qu’une partie importante de la commande publique part aujourd’hui vers des fournisseurs américains.
Réserver une partie de cette dépense à des acteurs européens donnerait un vrai coup d’accélérateur.

Ils ajoutent un point important : il faut aussi simplifier les marchés publics, car aujourd’hui ils sont souvent trop lourds pour les PME européennes.

2. « Sell European » : mieux organiser l’offre européenne

Le constat est assez lucide :
les géants américains ne gagnent pas seulement parce qu’ils sont grands, mais parce qu’ils proposent des offres simples, intégrées et faciles à acheter.

En face, l’Europe a souvent de bonnes briques techniques, de bonnes PME, de bons ingénieurs, mais une offre fragmentée.

En clair : l’Europe a les pièces, mais pas toujours le produit complet.

EuroStack dit clairement aux acteurs européens :

  • Coopérez
  • Assemblez vos solutions
  • Créez des offres complètes
  • Rendez-les lisibles pour les clients

L’objectif est que l’acheteur n’ait pas à faire lui-même le puzzle.

3. « Fund European » : financer européen

Troisième priorité : l’argent.

Selon l’article, l’Europe doit arrêter de subventionner indirectement des technologies non européennes quand elle veut renforcer sa propre souveraineté.

L’idée est donc de :

  • Rediriger les financements
  • Soutenir les projets stratégiques
  • Aider les entreprises européennes à changer d’échelle
  • Financer les briques open source essentielles

Les domaines jugés prioritaires sont notamment :

  • Le cloud souverain
  • L’edge computing
  • l’IA de confiance
  • La cybersécurité
  • Les composants open source de base

Pourquoi l’open source est-il présenté comme central ?

L’article insiste beaucoup sur ce point.

L’open source est vu comme un outil clé pour la souveraineté numérique, parce qu’il permet :

  • d’auditer le code
  • de réduire la dépendance à un fournisseur unique
  • de mieux coopérer
  • de reprendre la main sur les technologies

L’idée est la suivante : si vous utilisez un logiciel fermé contrôlé par un acteur extérieur, vous dépendez de ses choix. Si vous utilisez des briques ouvertes, vous avez davantage de liberté pour comprendre, adapter, maintenir ou remplacer la solution.

Mais l’article dit aussi que l’open source, à lui seul, ne suffit pas. L’Europe doit encore progresser sur plusieurs points :

  • Les standards communs
  • L’interopérabilité
  • Le financement durable
  • La visibilité des solutions européennes
  • La formation
  • L’influence européenne dans la gouvernance des grands projets open source

Et maintenant, que veut faire EuroStack ?

Dans les prochains mois, EuroStack veut :

  • Structurer son fonctionnement
  • Élargir son réseau d’entreprises
  • Travailler sur l’intégration des offres
  • Aider à construire des cadres d’achat plus fiables
  • Rapprocher les fournisseurs et les clients.

En clair : passer du discours à l’exécution.

Le rôle de HiPEAC dans tout ça

HiPEAC représente une communauté de recherche et d’innovation dans le domaine des systèmes informatiques.

L’article explique que HiPEAC pourrait aider sur trois plans :

  • Contribuer à une vraie pile technologique européenne, du matériel jusqu’au logiciel
  • Aider à repérer les dépendances critiques
  • Former des ingénieurs et chercheurs capables de penser la souveraineté numérique de bout en bout

A mon avis, la conclusion à retenir

l’Europe a trop laissé d’autres acteurs contrôler ses infrastructures numériques essentielles. Et en faisant cela, elle a aussi laissé partir une partie de sa puissance économique, de sa capacité d’innovation, de sa sécurité et de son pouvoir politique

Mais les auteurs insistent aussi sur un point essentiel : il ne s’agit pas de fermer l’Europe au reste du monde, ni d’écarter par principe les entreprises américaines. L’enjeu, selon eux, est surtout de mettre fin à une dépendance excessive qui empêche l’Europe de garder la main sur ses infrastructures numériques les plus stratégiques.

Autrement dit : le but n’est pas l’autarcie, mais de ne plus être dépendant au point de subir.

Si l’Europe continue à utiliser massivement des technologies qu’elle ne contrôle pas, elle risque de ne plus vraiment maîtriser son économie, ses données, ses règles et son avenir numérique.

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