Cette semaine de mars 2026 aura été particulièrement dense pour qui s’intéresse à la souveraineté numérique. Entre annonces institutionnelles, revers partiels, débats juridiques et auditions parlementaires, plusieurs signaux sont venus rappeler qu’une forme d’autonomie stratégique pourrait se jouer sur plusieurs fronts à la fois : le droit, la commande publique, les infrastructures, les usages, et, plus largement, la capacité de l’Europe à cesser de subir son destin numérique.
Il y a d’abord eu l’annonce saluée par Stéphane Séjourné de l’accueil, à Lille, de la future Autorité douanière européenne. Le gouvernement et la douane française présentent cette implantation comme un jalon important pour mieux protéger le marché européen, lutter contre les fraudes et renforcer la maîtrise des flux commerciaux. L’enjeu mérite sans doute encore d’être éclairci pour le grand public, tant il reste difficile de mesurer, à ce stade, ce que cette nouvelle autorité changera concrètement en matière de souveraineté économique. Une interpellation a bien été adressée à Stéphane Séjourné sur son compte X à ce sujet, sans réponse à ce jour.
Dans le même temps, le très contesté dispositif souvent désigné sous le nom de Chat Control a connu un coup d’arrêt. Le dossier ne disparaît pas pour autant, puisqu’il pourrait revenir sous une autre forme dans les prochains mois. Il serait donc excessif d’y voir une victoire définitive, mais il reste possible d’y lire, au moins, un répit politique dans un débat où la tentation de la surveillance généralisée demeure forte.
Sur un autre registre, le débat autour du projet Digital Omnibus a lui aussi continué de prendre de l’ampleur. À partir d’un article rédigé en anglais par Axel Laniez pour Clever Cloud, une analyse a également été publié ici afin de proposer une lecture plus pédagogique, en français, tournée vers le grand public. L’enjeu reste toujours le même : rendre lisibles des arbitrages européens souvent techniques, mais dont les effets pourraient être considérables sur l’équilibre entre simplification réglementaire, protection des droits et compétitivité des acteurs européens.
La semaine aura aussi été marquée par une série de commissions et d’auditions qui, chacune à leur manière, ont donné à voir l’état réel du débat français et européen. Une table ronde sur le 28e régime européen de droit des affaires s’est tenue le 24 mars, avec en toile de fond une question décisive : celle de la capacité de l’Union à offrir enfin un cadre plus simple et plus cohérent à ses entreprises. La vidéo semble déjà appeler un article spécifique tant ses implications pourraient être profondes pour le marché intérieur et pour la compétitivité européenne.
Le même mouvement s’est prolongé à l’Assemblée nationale avec la commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique, qui a poursuivi ses travaux avec plusieurs séquences marquantes : une table ronde réunissant La Quadrature du Net, Amnesty International et la Ligue des droits de l’Homme sur le thème de la protection des données personnelles, l’audition de Mme Soizic Pénicaud, cofondatrice de l’Observatoire des algorithmes publics, des auditions liées à la Cour des comptes et au Health Data Hub, puis, enfin, l’audition du collectif Eurostack, représenté par Cristina Caffarra et Yann Lechelle.
C’est sur cette dernière audition que cet article souhaite revenir, tant elle éclaire un basculement possible du débat : moins de fascination pour la régulation comme horizon suffisant, davantage d’attention portée à l’action, à la commande, à la doctrine publique et à la capacité européenne de produire enfin ses propres leviers de puissance.
Cet article s’organisera donc en trois volets. D’abord, un résumé de l’audition elle-même. Ensuite, un point plus précis sur le sujet de la DINUM, qui occupe en réalité une place plus importante qu’il n’y paraît dans la lecture politique de cette commission. Enfin, un regard sur la stratégie de communication et le champ lexical mobilisés, en particulier par Cristina Caffarra, dont l’approche semble ouvrir une voie intéressante : celle d’un discours qui ne renonce pas à la régulation, mais qui replace l’effort, la construction et la cohésion au centre du débat sur notre souveraineté numérique.
Résumé de l’audition du collectif Eurostack
L’audition part d’un constat simple : l’Europe est devenue massivement dépendante d’acteurs numériques extra-européens, principalement américains, sur l’ensemble de la chaîne technologique, des infrastructures cloud aux logiciels, jusqu’aux briques d’intelligence artificielle. Pour Cristina Caffarra comme pour Yann Lechelle, cette dépendance ne constitue pas seulement un risque en matière de sécurité ou de résilience, elle représente surtout un problème économique majeur, car elle prive l’Europe de la capacité à capter la valeur créée par les services numériques qu’elle consomme.
Le cœur de leur thèse est que l’Europe a trop longtemps cru que la régulation des grandes plateformes suffirait à corriger les déséquilibres. Selon eux, cette stratégie a montré ses limites : l’Union européenne a effectivement produit des règles, engagé des procédures et sanctionné certains abus, mais elle n’a pas, dans le même temps, fait émerger à grande échelle des alternatives européennes capables de reconquérir le marché. En d’autres termes, l’Europe a davantage encadré qu’elle n’a construit. Cette idée traverse toute l’audition et sert de point de départ à un déplacement plus large du débat : il ne s’agirait plus seulement de contenir des positions dominantes, mais de reconstruire une capacité industrielle et commerciale européenne.
Eurostack déplace le centre du débat : le sujet principal ne serait pas l’absence d’offre européenne, mais l’absence de demande réellement orientée vers cette offre. Yann Lechelle insiste sur ce point à plusieurs reprises : les compétences existent, les entreprises existent, les briques technologiques existent, mais elles restent trop petites, trop dispersées et trop peu achetées pour atteindre la taille critique. Le problème ne serait donc pas d’abord technique, il serait structurel, commercial et politique.
Les auditionnés chiffrent ce déséquilibre en rappelant qu’environ 260 à 300 milliards d’euros quitteraient chaque année l’Europe pour rémunérer des fournisseurs extra-européens, dont une part considérable pour le cloud et le logiciel. Leur idée est qu’un simple redéploiement d’une faible fraction de ces flux vers des acteurs européens pourrait suffire à changer radicalement leur taille, leur capacité d’investissement et leur aptitude à consolider le secteur. C’est ce qu’ils présentent comme le véritable levier de souveraineté : non pas un discours abstrait, mais une réorientation concrète des achats.
Dans cette logique, la commande publique occupe une place centrale. Eurostack considère qu’elle devrait servir d’amorce, non pour remplacer le marché, mais pour créer un signal économique clair, soutenir les acteurs européens crédibles et leur permettre d’atteindre une masse critique. Dans cette lecture, les achats publics ne relèveraient plus seulement de la gestion administrative, ils deviendraient un instrument de politique industrielle, susceptible d’enclencher ensuite un mouvement d’entraînement dans le secteur privé.
Au-delà de la commande publique, l’audition insiste aussi sur la nécessité de transformer les pratiques d’achat elles-mêmes. Les hyperscalers américains bénéficient d’un avantage décisif : ils proposent des offres intégrées, lisibles, faciles à acheter et faciles à déployer. À l’inverse, l’offre européenne existerait bien, mais sous une forme fragmentée. Il faudrait donc apprendre à « dé-bundler » les offres dominantes et, symétriquement, à recomposer des solutions européennes assemblées à partir de briques locales. Cela supposerait, selon eux, un véritable changement de culture chez les acheteurs publics et privés.
L’open source apparaît, dans cette audition, comme un levier stratégique majeur. Non pas comme un slogan, mais comme un outil de réversibilité, d’interopérabilité et de rattrapage. Yann Lechelle soutient que l’exigence d’un socle open source dans les cahiers des charges permettrait de limiter l’enfermement propriétaire, de garder la maîtrise technique du « sous-jacent » et de rendre possibles des bascules d’un fournisseur à l’autre. Plus largement, l’ « open » est présenté comme une méthode pragmatique pour reconstruire des marges de manœuvre européennes couche par couche.
Sur la question de la régulation, l’audition est plus nuancée qu’un simple rejet. Cristina Caffarra distingue clairement la régulation économique, qu’elle juge trop lente et trop peu efficace face à des acteurs déjà ultra-dominants, des régulations destinées à protéger les citoyens, les enfants, les données personnelles ou certaines valeurs européennes, dont la légitimité n’est pas contestée. Son point n’est donc pas d’abandonner toute régulation, mais de rappeler que la régulation économique, à elle seule, ne recréera pas un marché européen puissant si elle n’est pas accompagnée d’une politique industrielle et commerciale assumée.
L’autre obstacle mis en avant est politique. L’audition laisse apparaître une critique du climat européen de prudence, de lenteur et de peur face aux accusations de protectionnisme. En filigrane, les intervenants suggèrent qu’une partie du débat européen resterait paralysée par des réflexes défensifs, alors même que plusieurs États membres convergeraient davantage qu’on ne le dit sur la nécessité de rééquilibrer la chaîne de valeur numérique. L’enjeu, dans cette perspective, serait moins de commenter indéfiniment la dépendance que de commencer à organiser les conditions de sa réduction.
Il apparaît qu’Eurostack ne se contente pas de dénoncer la dépendance européenne aux Big Tech américaines. Le collectif adresse aussi un message direct à l’appareil d’État français : la souveraineté numérique ne se reconstruirait ni par la seule régulation, ni par une administration qui chercherait à produire elle-même toutes les briques de haut niveau. En visant explicitement la DINUM, Yann Lechelle soutient que l’État devrait d’abord jouer un rôle de stratège et d’acheteur : identifier les briques pertinentes, imposer des exigences de réversibilité et d’ouverture, puis orienter ses budgets vers des acteurs capables d’industrialiser l’offre. La commande publique deviendrait alors non plus un simple outil administratif, mais un levier de politique industrielle.
La fin de l’audition revient enfin sur les communs numériques, le rôle de l’État et l’indice de résilience numérique. Sur ce point, Yann Lechelle plaide pour une distinction claire : les communs numériques ont leur utilité, mais ils ne devraient pas être confondus avec une offre industrielle structurée. L’État, dans cette perspective, n’aurait pas vocation à devenir lui-même éditeur logiciel sur toute la chaîne, son rôle consisterait plutôt à sélectionner, orienter, financer intelligemment et acheter les bonnes solutions, idéalement auprès d’acteurs capables de maintenir des briques ouvertes. Quant à l’indice de résilience numérique, il est présenté comme un outil de pédagogie et de mesure destiné à aider les entreprises à objectiver leur dépendance et à prendre conscience de leurs vulnérabilités réelles.
La souveraineté numérique européenne ne se gagnerait ni par la seule dénonciation des Big Tech, ni par la seule régulation. Elle se construirait en redirigeant les flux économiques, en réarmant la commande publique, en structurant une demande européenne et en s’appuyant sur l’open source pour rendre possibles des alternatives crédibles. Et, dans le cas français, cette ligne implique aussi un débat plus précis sur la place que devrait occuper la DINUM dans l’architecture de cette stratégie.
Le point sur la DINUM
Il apparaît que le propos d’Eurostack ne vise pas seulement, de manière abstraite, l’administration ou l’État. Il vise plus précisément la DINUM, c’est-à-dire la direction interministérielle du numérique, dont la mission officielle consiste à élaborer la stratégie numérique de l’État et à piloter sa mise en œuvre.
Factuellement, c’est un point important. Dans l’audition, Yann Lechelle explique en substance que la DINUM essaye de tout faire en même temps, qu’elle devrait davantage s’appuyer sur des technologies ouvertes déjà disponibles, et que son rôle ne serait pas tant de développer elle-même que de sélectionner les bonnes piles technologiques, puis d’orienter ses budgets vers les acteurs capables de les maintenir et de les industrialiser. Il ajoute même que ces budgets seraient, selon lui, mieux employés s’ils allaient vers des entreprises « motivées par la performance ».
Dans cette logique, l’État devrait surtout être stratège, acheteur et architecte de la demande, plutôt que producteur direct sur toute la chaîne.
Ce point mérite toutefois d’être replacé dans son contexte. Officiellement, la DINUM ne se présente pas comme un éditeur commercial appelé à prendre la place du marché. Elle se présente comme la cheffe de file du numérique de l’État, et LaSuite comme une collection d’applications conçue pour le secteur public et réutilisable par tous. La doctrine publiée par l’État en février 2026 précise d’ailleurs les conditions dans lesquelles les administrations doivent privilégier des solutions disponibles sur le marché, ou, à l’inverse, développer en interne, dans une logique de soutien au numérique français et européen.
Autrement dit, le désaccord mis au jour par cette audition ne semble pas opposer frontalement la souveraineté numérique à l’économie de marché. Il porterait plutôt sur la répartition des rôles. D’un côté, Eurostack soutient que l’État devrait d’abord créer les conditions de marché permettant à des acteurs européens de monter à l’échelle. De l’autre, la stratégie publique actuelle montre qu’une partie de l’administration considère aussi légitime de bâtir un socle public ouvert, notamment lorsqu’aucune offre ne s’est imposée avec suffisamment de clarté, de cohérence ou de réversibilité.
Or c’est précisément au moment où l’État, via la DINUM, met en circulation un socle concret avec LaSuite, qu’une partie du marché hausse le ton et parle de concurrence déplacée ou de brouillage des rôles. Cette séquence peut donc donner le sentiment d’une contradiction : appeler à l’action, puis contester plus vivement l’intervention publique lorsqu’elle cesse d’être théorique. Les critiques existent bel et bien publiquement : le CNLL a dénoncé une « concurrence irresponsable », Acteurs publics a relevé que le projet ne faisait pas l’unanimité, et LeMagIT a décrit une initiative « très critiquée » par des acteurs français du secteur.
Cette tension surprend d’autant plus que le marché ne semble pas avoir été pris de court. Les signaux envoyés par l’État sur l’open source et les communs numériques sont anciens et répétés. Une première circulaire du Premier ministre sur l’usage des logiciels libres dans l’administration remonte à 2012. En 2021, une nouvelle circulaire du Premier ministre sur la donnée, les algorithmes et les codes sources annonçait déjà la mise en place, au sein de la DINUM, d’une mission dédiée au logiciel libre et aux communs numériques. En 2026, la doctrine d’achat public numérique a encore précisé que l’État devait arbitrer entre solutions de marché et développement interne dans une logique de soutien au numérique français et européen. À cela s’ajoute une chronologie publique sur LaSuite elle-même : lancement officiel en mai 2024, communication continue de la DINUM, médiatisation grand public en 2025, sans oublier le fait que, dès 2020, les difficultés de l’administration à trouver une alternative satisfaisante à Zoom étaient déjà discutées publiquement. Il serait donc difficile de soutenir que l’écosystème n’avait ni vu venir le sujet, ni compris que la question d’une suite collaborative souveraine finirait par se poser de manière opérationnelle.
Dans les textes officiels, la DINUM n’explique d’ailleurs pas vouloir commercialiser LaSuite ni évincer le marché. La documentation publique précise au contraire que LaSuite n’est pas destinée à un usage interne aux entreprises privées, tout en ajoutant que toute organisation non éligible à l’offre mutualisée de l’État peut déployer sa propre instance et l’exploiter sous sa responsabilité. La doctrine publiée en février 2026 va dans le même sens : elle présente LaSuite comme une architecture en trois cercles, avec un socle stratégique opéré par l’État, des services complémentaires proposés sans exclusivité aux côtés d’outils du secteur privé, puis des outils innovants mobilisant la filière française des éditeurs. Pris au pied de la lettre, ce cadre ne décrit donc pas une nationalisation du collaboratif, mais plutôt la mise à disposition d’un socle ouvert, susceptible de laisser de la place à des intégrateurs, éditeurs et prestataires européens.
Il serait également excessif d’affirmer qu’aucune offre française n’existe pour les entreprises. Des acteurs comme Jamespot, Wimi ou Whaller se présentent précisément comme des plateformes collaboratives souveraines ou des « digital workplaces » françaises pour organisations publiques et privées. Le point plus juste serait ailleurs : malgré l’existence de ce marché, aucun acteur ne semble s’être imposé, à ce stade, comme le véhicule évident d’une suite ouverte, interopérable et suffisamment lisible pour agréger à grande échelle les usages que l’État cherchait à couvrir. C’est peut-être là que se loge le vrai malentendu : non dans l’absence pure et simple d’offre, mais dans l’incapacité du marché à transformer, assez tôt, cette offre en réponse suffisamment claire pour éviter l’émergence d’un socle public.
La question budgétaire mérite, elle aussi, d’être regardée sans caricature. Oui, la Cour des comptes a pointé un coût de déploiement de près de 9,3 millions d’euros fin 2023, ainsi qu’un coût annuel de maintenance de 5 millions d’euros. Mais le même rapport rapporte aussi l’argument de la DINUM selon lequel ce niveau de dépense doit être relativisé au regard des coûts antérieurs : les licences privées donnant accès à une suite numérique complète auraient représenté entre 300 et 590 euros par agent et par an, là où LaSuite reviendrait alors à environ 75 euros par agent et par an, pour un coût total d’un peu moins de 15 millions d’euros et une utilisation moyenne de moins de 200 000 agents à cette date. Framasoft reprend ce point pour montrer que le débat ne peut pas être réduit à une simple dénonciation de la dépense publique : à périmètre comparable, l’enjeu n’est pas seulement ce que l’État a dépensé pour construire un socle, mais aussi ce qu’il dépensait auparavant, par utilisateur, pour rester dépendant de solutions sous licence. Dans cette lecture, la dépense initiale peut aussi être comprise comme un coût d’amorçage visant à créer enfin une base mutualisée, réutilisable et potentiellement moins coûteuse à long terme. Cela ne suffit pas, à lui seul, à clore le débat sur l’efficacité ou l’adoption, mais cela oblige au moins à comparer honnêtement le coût de construction avec le coût antérieur de dépendance.
Une prudence reste toutefois nécessaire : Framasoft reconnaît ne pas disposer du chiffrage exhaustif consolidé pour 2024 et 2025, et la Cour des comptes soulignait en 2024 que l’offre restait encore peu lisible et peu utilisée par une grande partie des agents. L’argument budgétaire le plus solide, à ce stade, n’est donc pas de prétendre que tout serait définitivement démontré, mais de rappeler qu’il existe désormais un ordre de grandeur documenté montrant qu’une suite publique open source pourrait coûter, par utilisateur, sensiblement moins cher que les solutions privées auxquelles l’État avait recours jusque-là.
Une lecture plus critique pourrait enfin relever que ce type de réaction défensive n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire économique. Il serait trop simple d’en faire une loi universelle en affirmant que, « toujours », lorsqu’une corporation a peur, elle attaque. En revanche, il existe bien un schéma récurrent : lorsqu’un acteur installé perçoit une menace crédible pour sa rente, sa position ou son récit de légitimité, il tend souvent d’abord à délégitimer, encadrer ou ralentir ce qui le menace. Les exemples abondent : Microsoft décrivait l’open source comme une « menace directe » dans ses mémos internes de 1998, l’OMS documente depuis longtemps les tactiques des industriels du tabac pour peser sur les gouvernements, discréditer des politiques publiques et menacer de contentieux, la FTC a elle aussi documenté la manière dont des opérateurs télécoms ont longtemps combattu les réseaux municipaux plutôt que de laisser émerger une concurrence locale. Dans cette perspective, la virulence d’une partie des critiques adressées à la DINUM pourrait être lue moins comme la preuve d’une faute originelle de l’État que comme le symptôme d’un rapport de force devenu enfin concret.
Reste alors une question de fond, peut-être la plus politique de toutes : si tout le monde s’accorde désormais à dire qu’il faut agir, construire, acheter européen, structurer une demande et cesser de dépendre entièrement des grands fournisseurs extra-européens, pourquoi l’apparition d’un socle public ouvert suscite-t-elle d’abord autant de crispations au lieu de produire une dynamique d’appropriation, de service et d’industrialisation ? Formulée ainsi, la critique ne viserait plus seulement l’État. Elle inviterait aussi le marché à s’interroger sur sa propre capacité à saisir les occasions qu’il réclame pourtant depuis des années.
Cristina Caffarra, la voix qui oblige enfin l’Europe à parler puissance
Le titre de cette dernière partie aurait pu être également : « Cristina Caffarra, celle qui rappelle que la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit » car l’un des aspects les plus intéressants de cette audition tient moins aux mesures évoquées qu’à la manière dont le problème est formulé. Sur ce point, Cristina Caffarra occupe une place singulière. Son discours ne consiste pas d’abord à détailler un plan technique ni à défendre un outil précis. Il consiste avant tout à requalifier le problème. Là où le débat européen reste souvent enfermé dans le langage de la conformité, de la régulation et de la protection, elle propose un déplacement plus large : la dépendance numérique ne relèverait pas seulement de la sécurité ou de la résilience, mais aussi de la croissance, de la productivité et de la captation de valeur. Ce glissement est loin d’être anodin, car il fait sortir la souveraineté numérique du seul registre défensif pour la replacer dans le champ de l’économie politique.
C’est probablement là que se situe la force de son intervention. Cristina Caffarra ne dit pas que la régulation serait inutile en toutes circonstances. Elle prend même soin de distinguer la régulation économique, qu’elle juge trop lente et trop peu transformatrice face à des acteurs déjà installés sur des trajectoires de domination, des régulations qui protègent les citoyens, les enfants, les données personnelles ou les valeurs européennes, dont elle ne conteste pas la légitimité. Ce qu’elle remet en cause, ce n’est donc pas le principe même de la règle. C’est l’idée, devenue presque réflexe en Europe, selon laquelle la règle suffirait à recréer un marché, une industrie et un rapport de force. Autrement dit, son propos ne consiste pas à abandonner la régulation, mais à la remettre à sa juste place.
Son champ lexical est révélateur. Les mots qui reviennent le plus souvent renvoient à la vulnérabilité, à la croissance, à la valeur, au retard, au lobbying, à la peur, à la nécessité de construire à l’échelle. Même lorsque le propos est économique, il n’est jamais présenté de manière purement comptable. Il est constamment relié à un imaginaire du rapport de force : celui d’une Europe qui aurait cru pouvoir corriger le réel par la norme, pendant que d’autres captaient les infrastructures, les usages, les marchés et, au bout du compte, la valeur. Lorsqu’elle explique que l’Europe a beaucoup régulé mais n’a pas construit à l’échelle, elle ne formule pas seulement une critique technique, elle propose une lecture historique de l’échec européen sur le numérique.
Cette stratégie discursive repose aussi sur une syntaxe très identifiable. Cristina Caffarra raisonne souvent à partir d’une syntaxe qui déplace le centre du débat : ce n’est pas seulement un sujet de sécurité, c’est aussi un sujet de croissance, ce n’est pas seulement un sujet de résilience, c’est aussi un sujet de valeur, ce n’est pas simplement un problème réglementaire, c’est un problème de capacité économique. Ce type de formulation n’a rien de secondaire. Il permet de déplacer le centre de gravité du débat sans donner l’impression de nier ce qui existait auparavant. La régulation n’est pas rejetée, elle est replacée dans un ensemble plus vaste. La souveraineté n’est pas réduite à la technique, elle est reliée à la puissance. Et le numérique n’est plus présenté comme un simple secteur parmi d’autres, mais comme l’infrastructure même sur laquelle se bâtissent d’autres chaînes de valeur.
Il faut également relever une seconde dimension de son discours : la mise au jour du récit adverse. Lorsqu’elle évoque Bruxelles, la pression des groupes d’intérêt, la peur du protectionnisme, ou encore l’idée selon laquelle toute tentative européenne de réorientation des flux serait immédiatement caricaturée comme une fermeture dangereuse, elle montre que le débat n’est pas seulement technique ou juridique. Il est déjà structuré par des mots, par des récits, par des intimidations symboliques. Son intervention consiste alors à dire, en creux, que l’Europe n’aurait pas seulement perdu du temps sur le terrain industriel, elle aurait aussi perdu du terrain dans le langage qu’elle utilise pour penser sa propre marge de manœuvre. En ce sens, Cristina Caffarra apparaît moins comme une experte venue commenter un secteur que comme une stratège du récit politique.
Face à elle, Yann Lechelle joue un rôle très différent, mais complémentaire. Là où Cristina recadre, Yann opérationnalise. Son vocabulaire est celui de l’offre, de la demande, des flux, de la masse critique, des carnets de commande, des acheteurs, du bundle et de la stack. Là où elle cherche à convaincre la commission que le vieux paradigme européen ne suffirait plus, lui cherche à montrer ce qu’il faudrait faire à la place : réorienter les achats, agréger des briques locales, développer une culture d’achat plus segmentée, exiger davantage d’ouverture et de réversibilité, considérer enfin la commande comme un levier de croissance et non comme un simple acte de gestion. L’un travaille le cadre intellectuel, l’autre travaille la mécanique de mise en œuvre.
C’est précisément cette articulation qui rend l’audition intéressante. Cristina Caffarra ouvre une brèche dans la manière habituelle de penser le sujet. Yann Lechelle s’y engouffre pour proposer une doctrine plus concrète de marché, de commande et d’assemblage industriel. L’une politise le diagnostic, l’autre industrialise la réponse. L’une dit, au fond, qu’il serait devenu illusoire d’attendre de la seule régulation économique qu’elle inverse la trajectoire. L’autre répond que, dans ce cas, il faudrait remplir les carnets de commande, structurer la demande et cesser de se raconter que le problème serait d’abord l’absence d’offre.
C’est sans doute pour cela que l’intervention de Cristina Caffarra mérite une attention particulière. Son intérêt ne tient pas seulement au contenu des propositions, mais à la discipline mentale qu’elle tente d’imposer au débat. Elle invite à sortir d’un face-à-face stérile entre fascination réglementaire et résignation stratégique. Elle ne nie pas l’importance des règles, mais elle semble rappeler que les règles, seules, ne construisent ni filière, ni marché, ni capacité. En cela, son approche ouvre effectivement une voie plus exigeante : celle d’un discours qui n’abandonne pas la régulation, mais qui replace au centre des préoccupations l’effort, la construction, la cohésion et la capacité d’agir ensemble.
Formulée ainsi, cette ligne a aussi un mérite politique. Elle permet de sortir d’une posture devenue familière en Europe : celle qui consiste à diagnostiquer lucidement les dépendances, à documenter les vulnérabilités, à multiplier les colloques et les procédures, tout en remettant sans cesse à plus tard la question la plus inconfortable, celle de la mise en capacité collective. Or c’est peut-être là, au fond, que cette audition cherche à produire son effet : faire comprendre qu’à force de commenter le décrochage, le risque serait de le transformer en habitude. Et qu’à l’inverse, le langage de la souveraineté numérique ne retrouverait de crédibilité que s’il acceptait enfin de parler non seulement de protection, mais aussi de construction.
Laisser un commentaire