Souveraineté numérique : le pari de l’innovation et de l’audace

Cette interview est proposée ici en traduction, à partir d’un échange initialement publié en anglais sur Escape Forward, de Cristina Caffarra, sous le titre “Innovation Continent: Europe’s Leap Forward”.

Cristina Caffarra est une économiste reconnue, mais aussi une figure engagée des débats européens sur la politique numérique : elle est notamment cofondatrice du mouvement EuroStack et présidente de la fondation liée à cette initiative, dédiée à la souveraineté technologique européenne.

Dans cet entretien, elle reçoit Andreas Klinger entrepreneur, investisseur et acteur engagé de l’écosystème tech européen, notamment à travers son implication dans l’initiative EU-INC.

Le dialogue éclaire un sujet devenu central : la capacité de l’Europe à créer un environnement favorable à l’innovation, à l’émergence de startups de dimension « continentale » et, plus largement, à la reconquête de sa souveraineté technologique.
Cette conversation permet ainsi de mieux comprendre les blocages structurels qui freinent encore l’Union européenne, mais aussi les pistes concrètes aujourd’hui défendues pour y remédier.

ESCAPE FORWARD, épisode 8 : 27 février 2026

« Innovation Continent : le bond en avant de l’Europe », avec Andreas Klinger
Fondateur et investisseur, Prototype Capital, EU-INC.

Cristina Caffarra : Bonjour à toutes et à tous. Je suis Cristina Caffarra, et bienvenue dans Escape Forward, l’espace où je peux échanger avec des personnes que j’apprécie : qui ont quelque chose de nouveau et d’original à nous raconter, ou qui poussent au changement, notamment dans les politiques publiques et, plus particulièrement, dans la tech.

Je suis particulièrement heureuse, aujourd’hui, de recevoir Andy Klinger, véritable superstar de la tech, qui a fait sensation à ma conférence il y a quelques semaines en parlant de son travail.

Pour le présenter brièvement : il est autrichien d’origine, entrepreneur chevronné, fondateur de start-up expérimenté. Il a été CEO, CTO. Il a créé plusieurs entreprises, en Europe mais aussi ailleurs dans le monde. Il a fait le passage obligé de cinq ans à San Francisco et dans la Silicon Valley, avant de revenir en Europe, où il a souvent écrit et expliqué qu’il se considérait comme un Européen fier de l’être. Il est ensuite devenu investisseur et défenseur de la tech européenne.

Parmi beaucoup d’autres activités, il dirige un fonds, Prototype, qui investit dans les start-up européennes : au tout début du parcours de financement des start-up, avec un focus sur les technologies de rupture, l’automatisation, la robotique, l’ingénierie, etc. Il anime aussi une chaîne YouTube bien connue, Prototype, qui donne de la visibilité aux start-up tech européennes les plus ambitieuses, c’est une chaîne très suivie.

Mais la raison principale de cette conversation aujourd’hui tient surtout au fait qu’il est largement reconnu pour avoir inspiré et porté une campagne très visible : EU-INC. Une campagne qui est, de fait, en train de réussir à faire émerger un régime uniforme pour les start-up européennes. L’initiative est reprise par la Commission européenne. La présidente von der Leyen l’a mentionnée à Munich. C’est, en réalité, un cas assez rare de campagne née de la base qui a effectivement abouti et très vite.

Andreas, bienvenue. Nous allons évidemment parler d’EU-INC. : de son état d’avancement, de la manière dont vous y êtes parvenu. Nous parlerons aussi, inévitablement, de l’avenir de l’Europe, d’EuroStack : mon propre projet, qui avance en parallèle avec une mission commune.

Mais commençons par le parcours qui vous a conduit à cette initiative politique majeure. Vous avez eu une vie entrepreneuriale complexe et très réussie, nous n’allons pas entrer dans tous ces détails ici. En revanche, vous avez commencé à écrire, il y a déjà quinze à vingt ans, sur ce qui manquait à l’Europe pour bâtir un écosystème tech de start-up capable de réussir et de durer. Le diagnostic que vous posiez alors est devenu aujourd’hui largement partagé : manque d’appétit pour le risque, limites du capital disponible, fragmentation, etc.

Puis, vers 2023-2024, vous avez publié un texte très intéressant intitulé « Dear Europe, Please Wake Up » (Chère Europe, réveille-toi !). Vous y répondiez à ce que vous décriviez comme le cliché américain sur l’Europe : cette idée selon laquelle les européens travaillent moins, prennent plus de vacances, jouissent d’une qualité de vie si confortable qu’ils ne feraient pas de véritables efforts, et ainsi de suite. Vous expliquiez, faits à l’appui, que cela ne correspondait pas à votre expérience. Mais vous ajoutiez aussi que ce qui nous freine réellement en Europe, c’est la FRICTION.

Pardonnez cette longue introduction, mais je voulais cadrer la discussion. C’est donc là que je voudrais commencer : j’aimerais vraiment vous entendre sur votre compréhension de cette « friction », sur la manière dont vous avez fini par identifier cela comme le problème central à résoudre, et sur la façon dont vous avez ensuite essayé de le résoudre. Je vous laisse la parole.

Andreas Klinger : Oui. Cela vient en grande partie des discussions que j’ai eues à San Francisco. Là-bas, j’ai toujours trouvé que beaucoup de conversations étaient très simplistes : on part du statu quo, on dit « voilà comment sont les choses », puis, à partir de là, on conclut que tout est différent ailleurs et que c’est pour cela que les choses vont mal ici.

L’exemple classique que j’entendais avec mes collègues à San Francisco, c’était : « L’Europe a trop de socialisme, pas assez de capitalisme. » Et moi, je répondais : « Mais enfin, c’est nous qui avons inventé le capitalisme. De quoi parlez-vous ? « 

Et si l’on regarde simplement les chiffres, 24 % des fondateurs de licornes dans le monde sont européens, alors que 38 % seulement sont nés aux États-Unis. Le problème, c’est que les Européens ne créent pas ces entreprises en Europe. Ils les créent aux États-Unis.

On peut avancer des centaines de raisons à cela : un problème de mentalité, peut-être, le fait que ce soit tout simplement trop difficile ici, le fait que l’entourage ne vous soutienne pas, etc. Mais j’ai toujours pensé que la mentalité est en réalité le produit d’un système. Si les chances de réussite sont plus élevées, j’ai davantage envie d’entreprendre. Si les chances de faire du « très grand » sont plus élevées, je suis davantage prêt à prendre plus de risques. Pour moi, la mentalité est toujours la conséquence d’un système. Et le système que nous avons en Europe est, au fond, le vrai problème.

Pour le dire de façon moins abstraite : nous sommes un ensemble de petits marchés, isolés les uns des autres, qui essaient chacun de rivaliser à l’échelle mondiale avec de très grands blocs. Ce n’est donc pas l’Europe contre les États-Unis et la Chine. C’est les Pays-Bas, ou la Slovénie, ou l’Italie, contre la Chine ou les États-Unis. Et à ce niveau-là, dans un monde régi par une logique de « loi de la puissance« , où le gagnant rafle tout, ce n’est tout simplement pas compétitif.

L’idée centrale derrière EU-INC., c’était donc la suivante : peut-on, au moins pour les fondateurs, créer un marché unifié qui fonctionne réellement pour eux ? Un marché qui leur permette, par exemple, de dire : je veux lever des fonds rapidement.

L’équivalent, aux États-Unis, c’est la Delaware Inc., une forme juridique américaine. Beaucoup de fondateurs européens l’utilisent d’ailleurs précisément pour pouvoir lever de l’argent efficacement, parce qu’aucun investisseur ne comprend comment fonctionne une entité juridique hongroise, slovène ou italienne, ni même comment elle s’appelle. En dehors de ces pays, personne ne les utilise. Pourquoi un investisseur irait-il donc apprendre à naviguer dans ce cadre et prendre ce risque ? Moi, je n’ai pas envie de découvrir, cinq ans plus tard, qu’il y a une mauvaise surprise cachée dans le droit des sociétés slovène. Quand vous investissez des millions, ce n’est pas ce que vous voulez.

Le résultat de cette incertitude, c’est qu’en Europe, moins de 18 % des investissements en phase de démarrage sont réellement paneuropéens.

Autrement dit : si vous n’avez pas de « business angels » locaux, vous n’allez probablement pas lever d’argent rapidement. Vous n’allez probablement pas en lever beaucoup. Et surtout, vous ne lèverez pas auprès des meilleurs investisseurs mondiaux. C’est là le grand désavantage des fondateurs européens.

À Bruxelles, on entend souvent cette formule : « Nous avons assez de start-up, ce qu’il nous manque, ce sont davantage d’entreprises capables de changer d’échelle.« . Je pense que c’est faux. Ce qu’il nous faut, c’est plus d’accélération. Parce que si nous avons beaucoup d’entreprises qui décollent à très grande vitesse, alors beaucoup d’investisseurs voudront y mettre de l’argent. Notre vrai problème, c’est l’accélération. Et la fragmentation entre tous ces petits marchés en est la cause structurelle, à mon avis.

CC : Donc, au fond, ce que vous avez identifié comme « friction« , c’est cette réalité : les 27 États membres ont des règles fiscales différentes, des exigences juridiques différentes, et tout cela devient dissuasif pour une start-up qui doit se déployer sur plusieurs marchés. Évidemment, cela ne règle pas en soi la question du financement qui, lui aussi, est fragmenté, puisqu’on n’a pas de véritable pool de capital unifié. Mais vous vous êtes attaqué en priorité à cette friction qui freine, dès le départ, toute ambition de déploiement au-delà du cadre national. C’est bien cela ?

AK : Oui. La manière dont je vois les choses, c’est que la plupart de mes investissements à San Francisco ne quittent jamais la Californie. Les entreprises ont un bureau à San Francisco, et pourtant elles lèvent de l’argent dans le monde entier. En Europe, c’est extrêmement difficile.

Si vous êtes basé en Slovénie, il est très improbable que des investisseurs hors de Slovénie investissent chez vous. On peut appeler cela de la friction : cet effort supplémentaire qui consiste à se demander comment investir dans une entreprise slovène ? Bien sûr, je peux le comprendre. Je dois passer quelques jours à trouver un avocat qui, idéalement, a de l’expérience avec les start-up. Je dois vérifier si le fondateur a choisi la bonne structure, les bons montages, les bons dispositifs. Ensuite, je dois essayer de traduire dans le droit slovène tout ce que j’attends d’un investissement. Et ainsi de suite.

Je suis prêt à faire cet effort si j’envisage d’investir plusieurs millions. Je ne vais pas le faire si je suis un business angel, c’est-à-dire littéralement l’une des toutes premières personnes à donner de l’argent à ce fondateur.

Imaginez que vous soyez un entrepreneur tech « aisé », par exemple un fondateur en France. Est-ce que vous allez vraiment passer deux semaines avec un avocat slovène à décortiquer tous les détails ? Et, au mieux, le résultat sera exactement le même que si l’entreprise avait simplement choisi une structure que votre avocat connaît déjà.

Et le risque, lui, c’est que cinq ans plus tard, vous découvriez que votre investissement ne vaut plus rien, alors même que l’entreprise, entre-temps, vaut désormais un milliard.

En pratique, même si un business angel français ou britannique accepte de faire l’effort une première fois, disons, en se plongeant dans le droit hongrois, cela ne change pas le fond du problème. Car l’investisseur suivant, plus important, n’aura aucune raison de consacrer le même temps à comprendre un cadre juridique complexe qu’il ne connaît pas. Il préférera s’appuyer sur des standards déjà éprouvés, plutôt que de prendre un risque supplémentaire.

Vous ne voulez pas d’un euro différent dans chaque pays. L’euro ne résout pas tous les problèmes de la finance, mais il rend le commerce transfrontalier infiniment plus simple.
Ici, c’est la même logique : il s’agit d’un standard.

CC : Alors, expliquez-nous concrètement ce que recouvre l’initiative EU-INC. Il me semble que vous avez aussi été aidé, en chemin, par le fait qu’en 2024, Enrico Letta, l’ancien président du Conseil italien, a publié son propre rapport, juste avant le rapport Draghi et l’une de ses recommandations majeures portait sur ce qu’il appelait le « 28e régime« . En pratique, c’était une idée parallèle, mais qui allait clairement dans la même direction.

Vous aviez donc, je crois, le vent dans le dos, puisque quelqu’un comme Letta reconnaissait lui aussi que c’était une nécessité absolue. Mais racontez-nous un peu l’évolution de cette campagne : comment elle s’est vraiment déployée, et surtout où vous en êtes aujourd’hui. Que va-t-il se passer maintenant ?

AK : Si l’on considère l’innovation des start-up comme une forme d’infrastructure, la vraie question devient : quels sont les standards et les mécanismes dont vous avez besoin pour pouvoir opérer à l’échelle paneuropéenne, créer vite, lever vite, puis, au bout du compte, réaliser une sortie sur un marché boursier paneuropéen ?

Pour la première étape, la création rapide d’entreprise et les levées rapides, l’idée était d’avoir quelque chose d’analogue à la Delaware Inc. : un standard que tous les investisseurs connaissent et auquel ils font confiance. L’idée, c’est que si vous avez déjà vu ce montage cinquante fois, si les documents juridiques sont toujours les mêmes, vous n’avez peut-être même plus besoin d’impliquer vos avocats. Si j’investis dans une entreprise américaine avec les mêmes documents standard que je connais déjà, je peux simplement signer sur DocuSign, parce qu’il n’y a pas de surprise. De ce standard naît la confiance, de la confiance naît l’élan, et de cet élan naît, au final, la vitesse. C’était cela, l’idée : créer un standard pour les entités juridiques en Europe.

Le problème, c’est que l’Europe est un système complexe, composé de plusieurs pays. Alors comment créer une alternative ici ? Au départ, nous pensions introduire des holdings, de manière très transparente, très simple, comme solution privée de marché. Après tout, c’est déjà ce que font beaucoup de fondateurs aujourd’hui.

Et, au même moment, le rapport Letta a évoqué le 28e régime. Je veux d’ailleurs saluer ici la Startup Association, qui a énormément poussé pour que cela devienne concret. Et soudain, cette idée que tout le monde à Bruxelles nous décrivait comme la bonne solution tout en ajoutant qu’elle ne verrait jamais le jour, a commencé à émerger réellement. C’était presque un mème : « Oui, oui, bien sûr, c’est la bonne idée… mais non. » Puis, tout à coup, une vraie discussion s’est ouverte : et si, au lieu de bricoler, on poussait pour le faire correctement ?

L’étape suivante a donc consisté à travailler avec les meilleures équipes juridiques d’Europe sur les start-up, des cabinets comme Orrick, Osborne Clarke, plusieurs grands cabinets très performants, ainsi qu’avec plus de 100 contributeurs open source. Et nous avons, en substance, rédigé une proposition.

Comment, dans le cadre du droit européen, avec tous les arbitrages que cela implique, concevoir une entité juridique qui résolve les vrais problèmes des start-up ? Notre manière de voir les choses, c’est que ce n’est pas une solution parfaite. Si vous hiérarchisez les arbitrages autrement, vous pouvez aboutir à une proposition très différente. Mais nous avons délibérément voulu faire cet exercice sérieusement, parce qu’on ne peut pas attendre des responsables politiques qu’ils maîtrisent d’eux-mêmes tous les arbitrages qui comptent pour les fondateurs.

Nous avons produit une proposition juridique de 80 pages. Si un jour vous vous ennuyez vraiment, vous pourrez la lire : ce sont 80 pages de texte juridique. Nous avons rassemblé derrière cette initiative plus de 23 000 fondateurs et investisseurs européens. En pratique, presque tous les fondateurs de licornes, tous les investisseurs qui comptent, ont signé et dit : « oui, cela a du sens« . Ce n’est pas parfait, mais c’est une solution qui améliorerait les choses de manière radicale.

L’idée principale, en résumé, c’est une nouvelle entité juridique au niveau européen, qui standardise le droit des sociétés pour cette entité. Autrement dit, on crée, à l’échelle européenne, une sorte de 28e versions du droit des sociétés, qui s’applique dans tous les pays qui la mettront en œuvre.

Mais voici le compromis : le droit du travail et la fiscalité restent nationaux. Et la raison est très simple : nous voulons que cette entité soit accessible à tout type d’entreprise, sans qu’une personne à Bruxelles décide si elle est assez innovante, trop grande, trop petite, ou autre. Nous voulons que n’importe quelle entreprise puisse adopter cette structure et grandir.

CC : Cela a peut-être été facilité par le fait que vous n’essayiez pas d’imposer aux pays de modifier et d’uniformiser leurs propres lois nationales, ce qui aurait été, compte tenu des rythmes et des procédures européennes, une impasse sans fin. La véritable innovation, ici, consistait à créer un paradigme entièrement différent. Où en êtes-vous aujourd’hui ? La présidente von der Leyen en a parlé, y compris à Munich, et beaucoup s’attendent à ce que cela avance très rapidement. Où en sont les choses ?

AK : Nous sommes dans une situation de « tempête parfaite ». D’un côté, c’est extrêmement prometteur, de l’autre, personne ne sait encore rien avec certitude, parce qu’au fond, nous faisons un peu « la danse de la pluie » : nous faisons ce que nous pouvons, puis nous espérons qu’il se passe quelque chose.

CC : C’est un peu dans une boîte noire.

AK : Oui, enfin, ce n’est pas à ce point-là, mais cela reste un processus très peu déterministe. Pour l’instant, la Commission a indiqué qu’elle voulait présenter en mars la manière dont elle estime le projet réalisable. J’en déduis que cela veut probablement dire fin mars. Beaucoup de gens parlent des alentours du 18 ou du 20 mars. Nous verrons. Nous avons quelques réunions avec eux cette semaine et la semaine prochaine pour donner notre retour sur certains éléments.

À ce stade, ce que nous avons obtenu, c’est que l’objectif semble acté. Le niveau d’ambition, espérons-le, aussi. Cela dit, entre ce que les gens disent et ce qu’ils font, il y a toujours un écart. La question, maintenant, porte sur les détails de mise en œuvre. Et ce sont eux qui feront ou non le succès de l’ensemble.

À mes yeux, le problème avec les politiques, c’est qu’ils raisonnent souvent en termes de : combien d’efforts politiques faut-il pour faire passer cela ? Nous, nous raisonnons davantage en termes de : combien d’efforts faut-il pour bâtir quelque chose que les gens adopteront réellement ? Trouver de petits arrangements politiques rapides pour qu’un texte passe, c’est très bien. Mais si, derrière, l’objet obtenu est inutilisable, alors nous n’avons rien gagné.

CC : Retombez-vous dans les pièges classiques de la fabrique des politiques européennes ? Le vieux concept de « diviser pour régner » ? Les différents États membres qui, au bout du compte, doivent eux aussi approuver la trajectoire, pas seulement la Commission, pas seulement le Parlement ? Avec, ici ou là, quelqu’un qui vient enrayer la machine ? Êtes-vous dans cette situation où vous ne savez pas encore exactement quels états membres soutiennent réellement le projet, et où vous devez encore convaincre les plus hésitants ?

AK : Pour l’instant, tout le monde attend, parce que chacun veut d’abord voir quelle sera précisément la proposition de Bruxelles. Cela dit, ma formation est l’ingénierie, pas la politique. Si tout cela était un logiciel, je penserais qu’il a été conçu pour dysfonctionner. Parce que, dans notre cas, pour que ce soit réellement mis en œuvre correctement, il faudrait que tous les pays soient d’accord. Il faut l’unanimité. Nous sommes 27.

Dans la plupart des systèmes, on peut tolérer un désaccord isolé sans que tout se grippe. En Europe, au contraire, il suffit qu’un seul pays sur vingt-sept s’y oppose pour bloquer l’ensemble. Honnêtement, qui a conçu un mécanisme pareil ?

Mais malgré cela, nous continuons de pousser dans cette direction, parce que nous pensons que cela n’a de sens que si c’est fait correctement.

Et nous avons d’ailleurs, dès le départ, intégré un compromis : pas le droit du travail, pas la fiscalité, seulement le droit des sociétés. L’unique objectif, c’est de faire entrer davantage d’argent dans les start-up de chaque pays. C’est tout.

Nous verrons. On me parle toujours de gens qui pourraient être contre. Mais, pour l’instant, je n’ai encore rencontré personne qui soit réellement contre. Je pense que les choses vont se cristalliser au cours du prochain trimestre. On me dit sans cesse que tel ou tel pays pourrait s’y opposer, mais jusqu’ici, tout le monde trouve cela pertinent.

CC : Parce que vous n’avez pas le problème que rencontrent d’autres dossiers et nous allons y venir : celui des puissances installées, des hyperscalers, qui font du lobbying contre vous. En l’occurrence, ce n’est sans doute pas le type de projet qu’ils perçoivent comme une menace directe.

J’aimerais maintenant élargir un peu le cadre. Merci pour ce résumé d’EU-INC. et évidemment, nous croisons tous les doigts pour la suite. Si ce sujet est aussi enthousiasmant, c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans un moment particulier pour l’Europe. Vous êtes intervenu à ma conférence, vous avez été extrêmement populaire sur votre panel parce que vous avez parlé franchement.

Nous vivons un moment où l’Europe réalise qu’elle n’a plus de temps à perdre, qu’elle est, à bien des égards, une colonie numérique, c’est une expression que j’emploie souvent, même si elle dérange. Vous vous êtes concentré sur la question des start-up, mais le paysage technologique européen va évidemment bien au-delà. Et si nous nous en soucions, ce n’est pas seulement pour des raisons de résilience ou de sécurité, c’est aussi parce que la tech irrigue tous les secteurs de l’économie. Si nous n’investissons pas correctement dans la tech, nous ne croîtrons pas comme nous le devrions.

Alors, selon vous, quel est aujourd’hui le chemin d’une forme de renaissance technologique européenne ?

Par exemple, il existe un récit qui dit : nous avons en quelque sorte renoncé au cloud et au logiciel, parce que nous n’avons plus aucune chance de rattraper notre retard. En revanche, nous aurions une énorme opportunité dans l’IA, notamment grâce à notre savoir-faire propre dans l’industrie, l’ingénierie et les technologies de production. En combinant cela avec l’IA, avec nos propres données, notamment industrielles, nous pourrions devenir des champions de l’IA industrielle, dans de très nombreux domaines. Nous n’avons pas besoin de refaire des LLM, cette bataille serait déjà jouée. Et ce serait là le chemin du renouveau européen.

Comment voyez-vous ce paysage aujourd’hui ? Quels domaines présentent aujourd’hui un vrai potentiel pour les investisseurs ? Qu’est-ce qui est prometteur ? Quelle est votre lecture ?

AK : Oui, j’ai l’impression que les vingt prochaines minutes vont consister à voir deux personnes être d’accord sur tout…

Il y a une citation dans un livre paru récemment, Breakneck, sur l’industrialisation chinoise. On y lit une interview d’un dirigeant de Foxconn. Pendant le Covid, Foxconn, connu pour les iPhone d’Apple et toute la production high-tech, s’est mis à fabriquer des produits d’hygiène, des masques, etc. Et les gens lui demandaient : « Pourquoi faites-vous cela ? Ce n’est pas votre cœur de métier. Il existe déjà un marché établi, etc. » Et le type répondait : « Notre cœur de métier, c’est de gagner de l’argent.« 

En Europe, sincèrement, on m’a dit, il y a déjà deux an,s qu’il ne fallait plus se concentrer sur les LLM parce que « c’était déjà terminé ».

Or, depuis, il s’est passé tellement de choses. J’ai le sentiment que nous sommes très, très doués pour abandonner trop vite. Et, inversement, dans les secteurs où nous sommes réellement bons, nous sommes aussi extrêmement doués pour ne plus leur laisser l’espace de grandir, si bien qu’ils finissent soit par partir aux États-Unis, soit par être vendus à l’Asie.

L’industrie en est un bon exemple, comme vous l’avez dit. L’Europe est très fière d’être la deuxième puissance manufacturière mondiale. Nous avons certaines des meilleures capacités de fabrication de précision, certains des meilleurs robots industriels. Mais nous les vendons systématiquement à l’Asie. Dans la robotique industrielle, pratiquement toutes les entreprises européennes importantes ont été vendues soit à des fonds de private equity asiatiques, soit à des concurrents asiatiques.

Nous devons absolument arrêter cela, et au contraire réindustrialiser, bâtir la prochaine génération de ces entreprises. Parce que, de la même manière que nous sommes aujourd’hui dépendants du numérique, nous serons demain dépendants du matériel. À un moment donné, sur chaque euro que vous gagnez, vous envoyez 20 centimes à un fournisseur de tokens à San Francisco, puis 20 centimes à la Chine pour le matériel, tout à coup, vos marges baissent, et il ne vous reste plus rien sur la chaîne de valeur en Europe.

Si nous continuons sur cette voie, nous deviendrons une jolie e un peu pittoresque. Et rien de plus.

Je trouve cela complètement absurde. Personnellement, avec mon fond, j’investis massivement dans le matériel, la robotique, l’automatisation, parce que je pense que ce sont des domaines dans lesquels nous pouvons réellement prétendre être parmi les gagnants. Si vous créez une entreprise de robotique aujourd’hui, Zurich ou Munich sont des hubs aussi crédibles que San Francisco. Il est parfaitement rationnel d’y investir.

Une grande partie des avancées fondamentales autour des LLM vient aussi d’Europe. En réalité, une part énorme des technologies de base vient d’ici. En revanche, nous sommes très mauvais pour créer un système qui leur permette ensuite de devenir des entreprises de premier plan.

Dans le hardware, vous avez au moins un léger avantage : si vous vendez un robot à l’industrie, vos clients se soucient peu de l’endroit où vous êtes basé. La langue est beaucoup moins un sujet. Un certain nombre de contraintes, en particulier la langue et les codes de vente sont bien plus importants dans le logiciel ou les services numériques que dans le matériel. Donc, pour moi, en tant qu’investisseur, cela a énormément de sens.

Cela étant dit, la prochaine génération d’agriculteurs utilisera des tracteurs électriques, entièrement autonomes, pilotables depuis un iPad et assistés par des agents IA. La vraie question, c’est : est-ce que nous allons les construire ici ? Ou bien seront-ils construits en Chine, et nous les achèterons ensuite ? Pour moi, la réponse est simple : nous devons les construire ici, point final.

On peut appeler cela de la souveraineté si l’on veut, mais je le vois aussi de manière très pragmatique : c’est une question de chaîne de valeur. Si nous n’avons pas ces entreprises qui tirent le PIB vers le haut, si nous n’avons pas ces entreprises de haute qualité, nous n’aurons pas ces emplois hautement qualifiés qui rendent possible notre niveau de vie confortable.

Nous devons corriger notre rapport au succès, et notre rapport à l’idée d’être numéro un maintenant. Sinon, dans dix ans, nous ressemblerons à peu près à la caricature que l’Amérique projette aujourd’hui sur nous. À mes yeux, nous avons dix ans devant nous, et nous devons décider combien de temps nous voulons encore continuer à perdre du temps.

CC : Vous disiez que nous allions passer vingt minutes à être d’accord sur tout, et je souscris à tout ce que vous venez de dire. Continuons un peu dans cette direction.

Le récit dominant aujourd’hui, c’est vraiment : « L’IA industrielle sera notre avenir. Nous n’avons pas besoin de reconquérir le reste de la chaîne de valeur : il nous suffirait de nous positionner sur les segments les plus avancés de l’IA industrielle, et nous allons refaire la grandeur de l’Europe »

Et ce que je trouve bizarre dans ce récit, c’est que la chaîne de valeur reste la même. L’IA industrielle ne repose pas sur elle-même : elle suppose toujours de la puissance de calcul. Il faut toujours du logiciel et une infrastructure sous-jacente. Et si cette chaîne de valeur appartient entièrement à d’autres, qui captent revenus et profits ailleurs, en quoi cela nous fera-t-il croître ? Cela me semble être une évidence assez élémentaire.

Je suis heureuse que vous ayez évoqué la chaîne de valeur, et le fait que nous devons nous réapproprier en Europe, la substance même de ces chaînes de valeur que nous construisons, parce que c’est un point qui semble être oublié dans toute cette discussion. Comme si l’on pouvait s’appuyer sur ce cloud qui appartient à d’autres, là-bas, et se contenter de récupérer seulement la petite couche du dessus. Pouvez-vous développer pourquoi se contenter de la couche supérieure n’est tout simplement pas un plan ?

AK : C’est très simple à comprendre dans l’industrie. L’idée classique, c’est que la partie à forte valeur, c’est la R&D, ensuite, la fabrication doit être la moins chère possible, comme une production en série, puis viennent le marketing et la marque, qui recréent de la valeur. En somme, dans cette vision, la valeur se situerait du côté de la conception et de la marque, tandis que la fabrication serait surtout vue comme un centre de coûts.

Le problème, dans toute technologie qui n’est pas complètement mature, autrement dit, dans les technologies de pointe ou de rupture, c’est qu’une très grande partie de la R&D vient des nouvelles fonctionnalités que vous développez dans le matériel, des nouvelles capacités que vous découvrez dans le processus de fabrication. Vous tombez sur un problème, vous trouvez une solution, et soudain vous vous dites : « Bon sang, on peut faire ça maintenant. » Et la génération suivante de produit naît de là. Dans l’industrie, c’est parfaitement normal.

En pratique, celui qui maîtrise la fabrication finit aussi par maîtriser la R&D. Et c’est vrai également dans le logiciel, surtout aujourd’hui, avec une verticalisation quasi complète de la pile IA.

La bonne manière de penser les LLM, ce n’est pas de se dire : voilà juste une nouvelle couche du logiciel. Cela peut devenir l’industrie qui vient après le logiciel tel qu’on l’a connu. On peut certes dire : oui, nous construisons une très bonne couche au-dessus, qui permet de mieux utiliser ce qui se trouve en dessous, c’est un modèle économique valable. Mais on ne peut pas exclure que la prochaine génération de modèles LLM finisse par assurer elle-même cette fonction. En réalité, vous êtes déjà, d’une certaine manière, en concurrence avec eux.

À un moment, si vous voulez vraiment rester compétitif, vous devez construire vos propres modèles fondamentaux. Vous devez aller en profondeur. Mais beaucoup ne le font pas, parce que ces grands acteurs monétisent déjà leurs modèles dans le secteur juridique comme dans des dizaines d’autres marchés à la fois ; ils bénéficient donc d’économies d’échelle sans commune mesure. C’est exactement la même chose dans l’industrie.

Aujourd’hui, les gens ne vont pas en Chine seulement parce que c’est moins cher. Ils y vont parce que la Chine sait faire des choses que vous ne savez pas faire. Et bientôt, non seulement ils sauront faire ce que vous ne savez pas faire, mais ils le feront aussi à un coût bien plus bas que le vôtre, grâce à une automatisation complète. Ce ne sera pas votre cas.

Tout cet apprentissage s’accumule, année après année. Et, quelque part dans les années 1980, quelqu’un a eu cette idée de génie, probablement un mélange de Wall Street et de cocaïne : « externalisons tous les centres de coûts, puisque de toute façon, on s’en moque« . Depuis, étape par étape, nous avons externalisé non pas des coûts accessoires, mais des compétences centrales, du savoir-faire central. C’est cela qu’il faut inverser.

À mes yeux, même si une région n’est pas la meilleure du monde dans un domaine, elle doit quand même investir dans ce domaine. Prenons votre cas avec EuroStack : même si l’Europe n’est pas aujourd’hui le meilleur fournisseur de cloud au monde, le simple fait de construire un fournisseur de cloud produit des apprentissages, des équipes, des savoir-faire, des processus et tout cela permettra ensuite de faire émerger d’autres idées.

CC : C’est exactement la mission. Et c’est pour cela que je dis que nos démarches sont complémentaires. Vous vous êtes concentré sur la start-up, moi, avec EuroStack, je travaille à partir d’un constat simple : l’Europe s’appuie aujourd’hui sur des infrastructures technologiques qu’elle ne contrôle pas.

Je vous rejoins complètement sur le fond. Mais, politiquement, ce que vous avez fait avec EU-INC., c’est introduire une logique nouvelle. Et même si c’est novateur, cela ne remet pas nécessairement frontalement en cause les acteurs installés.

Ce que je défends, et ce que je pense que nous devons faire pour rendre à l’Europe certaines capacités, entre en revanche inévitablement en collision avec les entreprises dominantes du marché, qui disent : « Regardez, nous avons ici une merveilleuse suite de services. Pourquoi auriez-vous même besoin d’essayer autre chose ? Nous sommes gentils, nous vous servons, vous pouvez construire au-dessus de nous. » Mais dès que nous essayons de regagner du terrain en Europe, nous nous heurtons au même discours : « C’est très dangereux. Vous allez reculer. Vous allez tuer votre productivité.« 

C’est cela, le mur auquel nous faisons face. Et le risque, c’est que les gouvernements ne veuillent pas contrarier les puissances en place, et choisissent donc une ligne passive, celle de la moindre résistance. C’est cela qui m’inquiète.

AK : Ce qui m’amuse, c’est que nous en sommes au point où l’on entend : « Nous ne pouvons pas construire des LLM. » Je réponds : si, nous pourrions, cela demanderait simplement énormément d’efforts et d’argent. Puis on entend aussi : « De toute façon, nous ne pouvons même pas reconstruire Microsoft Office, donc nous ne pouvons pas nous en détacher. » Autrement dit, si nous ne pouvons ni reconstruire l’existant, ni nous positionner sur la génération suivante, faudrait-il en conclure qu’il ne nous reste qu’à renoncer ? Au fond, où est la logique ?

Pour remettre la tech en état de marche en Europe, nous devons faire en sorte que l’innovation puisse réellement arriver sur le marché. Comment y parvenir ? Moi, je pense en termes de boucle centrale. Et cette boucle ne peut être compétitive qu’à l’échelle d’un continent. Il faut un marché suffisamment vaste pour que les meilleurs investisseurs puissent soutenir les entrepreneurs les plus prometteurs, renforcer leur crédibilité, accroître leur visibilité, et laisser pleinement jouer la dynamique du marché.

Pour cela, il faut quelque chose comme EU-INC. : une standardisation de l’investissement, de la création d’entreprise et des stock-options. Si vous réglez cela, tout change pour les start-up en phase de démarrage : cela devient dix fois plus simple, cent fois plus efficace.

Ensuite, il y a l’autre maillon faible à corriger : celui de la sortie, autrement dit l’accès à une introduction en Bourse. L’une des principales raisons pour lesquelles certaines entreprises de l’industrie de la robotique, un secteur qu’ABB illustre bien, finissent par être cédées, parfois à des groupes comme SoftBank, tient au niveau des valorisations en jeu : on parle d’opérations de l’ordre de 4 à 5 milliards. Or, aujourd’hui, à San Francisco, de tels montants interviennent presque dès les premières grandes étapes de financement.

Le vrai problème, à mes yeux, c’est qu’il n’existe pas chez nous de marché boursier suffisamment grand. Aux États-Unis, ces entreprises iraient sur le NASDAQ. Et parce qu’il y a énormément de volume et de volatilité sur ce marché, l’IPO a du sens. En Suisse, aller en Bourse n’a pas vraiment de sens. Nous avons des marchés trop petits. Il nous faut une solution paneuropéenne.

Voilà donc la boucle centrale. Ensuite, on peut ajouter plus d’argent, simplifier l’emploi, etc. Il y a plusieurs sujets, mais ceux-là peuvent être traités au niveau national. Au niveau européen, la boucle centrale, c’est l’incorporation et la sortie.

Et, au-delà de cela, il faut raisonner, pour chaque industrie, sur l’ensemble de la filière. Cela commence au niveau le plus bas, idéalement depuis l’extraction minière, jusqu’à la couche applicative, avec tout ce qu’il y a entre les deux. Le but n’est pas seulement d’avoir un cloud, le but est aussi de maîtriser toute la partie matérielle qui rend ce cloud possible.

Évidemment, c’est difficile. Évidemment, c’est intimidant. Mais, à l’échelle d’un continent, c’est absolument faisable. D’autant plus que beaucoup de ces industries sont en transformation permanente. Dans le calcul, par exemple, il se passe énormément de choses : ordinateurs photoniques, nouvelles architectures, etc. Dans plusieurs secteurs, cette opportunité existe vraiment.

Bien sûr, penser une filière dans son ensemble peut sembler intimidant, et c’est très contre-intuitif, parce que la méthode européenne classique consiste plutôt à se demander : « Existe-t-il une petite rustine rapide ? Un petit ajustement ici ou là ? » C’est l’inverse de ce qu’il faut faire. Les Chinois, eux, ont très bien appliqué cette logique, parce qu’ils ont fait le choix de maîtriser chaque maillon de la chaîne de valeur, dans tous les secteurs.

Et c’est pour cela que la Chine va devenir, dans l’histoire de l’humanité, le premier pays capable de traiter chaque problème, en disposant d’une énergie abondante. Et si vous avez une énergie quasi infinie, vous pouvez repenser n’importe quel problème. Le climat ? Vous pouvez retirer le carbone de l’air. Le calcul, l’IA ? Une énergie abondante ouvre de nouvelles industries. Même chose pour l’automatisation et la production. Avec une énergie abondante, tout change. Et la Chine est aujourd’hui le seul pays qui sera en mesure de le faire, parce qu’elle a fait le choix délibéré de maîtriser l’ensemble de cette chaîne de valeur.

CC : Donc vous parlez d’innovation, puis de sortie et, entre les deux, il y a cette étape décisive, qui est précisément celle à laquelle nous nous heurtons aujourd’hui. Lorsqu’on raisonne sur l’ensemble de la chaîne de valeur, la difficulté réelle est d’amener le marché à adopter des solutions européennes. Parce que, comme nous sommes d’accord, on peut parler d’actifs européens autant qu’on veut, mais s’il n’y a pas de demande, s’il n’y a pas de vrais contrats, d’arbitrages d’achat en faveur de solutions européennes, alors rien ne se passe.

Mon expérience très concrète avec EuroStack, c’est que cette idée est surtout présente chez les acteurs de terrain. C’est une idée que beaucoup ont déjà profondément intégrée : quand je me déplace en Europe pour en parler, tout le monde me dit : « Bien sûr qu’il nous faut des actifs européens. » Mais quand il s’agit de quitter le confort d’AWS, d’Azure, de Google, pour passer à une solution européenne… là, on se heurte à un mur de fonctionnalités, de services intégrés, de confort d’usage. C’est de cette dépendance-là qu’il faut sortir, parce que c’est là que nous sommes piégés.

AK : Je décomposerais cela. Il y a des industries qui ont dix ou vingt ans d’existence, le cloud, par exemple. Évidemment, si vous utilisez un système installé depuis dix ans, en sortir est une vraie douleur. Mais il y a aussi des industries nouvelles, des technologies nouvelles qui émergent. Il faut donc, selon moi, des stratégies différentes selon les cas.

Dans certains secteurs, nous en sommes au même stade qu’aux États-Unis. L’énergie par fusion nucléaire, par exemple : nous sommes en avance dans ce domaine, mais c’est encore une technologie naissante partout. Pourtant, à stade comparable, une entreprise américaine pourra lever au moins dix fois plus qu’une entreprise européenne.

L’informatique quantique aussi : nous sommes en avance dans plusieurs segments. Nous avons déjà plusieurs entreprises qui proposent effectivement du calcul quantique accessible comme infrastructure cloud. Si vous voulez découvrir des entreprises européennes extraordinaires, ma chaîne YouTube est là pour cela. Je me retiens volontairement d’entrer dans le détail ici, parce que je serais capable de passer mon temps à toutes vous les présenter. Mais c’est cela, la prochaine génération. Nous devons réfléchir aux infrastructures dont elles ont besoin pour devenir suffisamment solides, de sorte que, dans dix ans, personne n’ait besoin de les abandonner au profit de solutions étrangères.

Cela dit, je suis entièrement d’accord : nous devons aussi penser aux infrastructures classiques, comme le cloud. Et, pour moi, le cloud inclut aussi les semi-conducteurs, les GPU, et tout le reste. Il nous faut des alternatives là aussi.

Et avec la Chine, nous sommes aujourd’hui dans une situation d’interdépendance si extrême qu’une véritable séparation entre la Chine et les États-Unis est impossible. Même un conflit ne serait pas soutenable, aujourd’hui, sans composants chinois. Si vous fabriquez des drones, oui, vous pouvez sourcer une partie des composants en Europe. Mais les aimants viendront encore de Chine. Les actionneurs viendront encore de Chine. Une multitude de pièces viendront encore de Chine. Et les batteries viendront encore de Chine.

CC : Mais Andreas, enfin, il y a vingt ans, l’Europe était à l’avant-garde de la technologie. Nous avions des entreprises comme Nokia ou Ericsson qui inventaient des technologies radio et les diffusaient au monde entier. Et vingt ans plus tard, nous semblons comme rétrécis, et tout paraît très déprimant. Nous n’avons pas le droit d’abandonner. Ce n’est pas comme si nous avions trois cents ans de retard. Cela fait seulement vingt ans que nous ne faisons pas grand-chose et regardez où nous en sommes.

AK : Oui, et c’est précisément ce que j’essaie de faire comprendre : nous vivons dans un monde technologique où tout s’accumule. Même si vous n’avez que cinq ans de retard, ces cinq années d’innovation se composent, s’additionnent, produisent de nouveaux écarts. Ceux qui étaient bons dans le logiciel sont devenus meilleurs dans le cloud, parce qu’ils étaient bons dans le cloud, ils sont devenus meilleurs dans l’IA, parce qu’ils étaient meilleurs dans l’IA, ils sont maintenant meilleurs dans « frontier IA« , et ainsi de suite. Ces dynamiques s’accélèrent très vite.

Le problème que je vois en permanence, c’est celui-ci : vous avez une entreprise qui est bonne ici, mais qui ne peut pas devenir excellente ici. Et elle a alors le choix entre rester simplement bonne, ou partir aux États-Unis.

À l’époque de Nokia, les marchés allaient beaucoup plus lentement. On pouvait gagner localement, puis aller sur le marché suivant, puis le suivant. J’ai un ami qui a créé un side project. Quelques semaines avant Noël, il me l’a montré à Noël, et je me suis dit : c’est complètement fou. En gros, c’est un agent IA qui a accès à toutes ses données et peut tout faire. En une semaine, il est devenu viral. D’un seul coup, c’était le projet GitHub le plus utilisé. Il y avait des dizaines de vidéos sur lui. Six semaines plus tard, OpenAI le rachetait. Maintenant, il part vivre à San Francisco.

Voilà la vitesse du monde actuel. Le projet s’appelle OpenClaw, si vous voulez aller voir. Et son créateur, Peter Steinberg, est un bon ami à moi. En l’espace de quelques semaines, il est devenu une sorte de « messie de l’IA ». C’est totalement différent de ce qu’était le monde il y a vingt ans : les médias n’allaient pas aussi vite, l’interconnexion n’était pas aussi immédiate.

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où Internet est un médium de communication parfait, où tout peut émerger partout, à tout moment. La seule vraie question, désormais, c’est : à quelle vitesse va votre marché ? Et quelle capacité de concentration pouvez-vous en tirer ? Sur ce point, les grands marchés unifiés sont tout simplement plus puissants. C’est la grande différence.

CC : Dernier sujet, brièvement. L’une des choses qui me frustrent le plus chez les Européens, c’est cette idée que nous devrions, d’une manière ou d’une autre, attendre que les institutions fassent quelque chose pour nous. Il faudrait que la Commission fasse X, que le gouvernement fasse Y.

Je me souviens avoir lu, il y a quelque temps, quelque chose que vous aviez écrit, où vous disiez en substance :  » Je ne veux même pas envisager que le gouvernement vienne faire les choses à ma place.  » C’est un sentiment que je partage, parce que, même si ces gens sont souvent bien intentionnés et tout à fait charmants, ils ne sont pas fondamentalement entrepreneurs. Ils ne sont pas techniciens ou ingénieurs. Ce sont des juristes et des bureaucrates. Nous ne pouvons donc pas remettre notre avenir au seul secteur public. Cela n’arrivera pas. Nous devons soit le faire nous-mêmes, soit ne pas le faire du tout.

Et pourtant, tout le monde attend toujours de la Commission qu’elle mette en place quelque chose de magique, une sorte de pensée magique qui nous rendrait soudain merveilleux, comme si nous allions nous mettre à pousser des ailes. Comment cela pourrait-il arriver ? Comment réinjecter cet élan entrepreneurial ? Parce que c’est la seule chose qui fonctionne.

AK : L’un de mes grands irritants, c’est qu’on entend en permanence deux choses à la fois : tout le monde au gouvernement est idiot, mais aussi tout devrait être réglé par le gouvernement. Il faut choisir : les deux ne peuvent pas être vrais en même temps.

C’était d’ailleurs aussi notre raisonnement derrière la proposition. Nous voulions être aussi précis que possible, précisément parce que c’est déjà difficile pour nous, de nous mettre d’accord. Cela fait longtemps que je travaille sur ces sujets, plus longtemps que je n’aime le reconnaître, et, dans notre équipe, il y a des experts absolument exceptionnels dans chaque domaine. Et pourtant, même entre nous, il a été difficile de nous accorder sur la bonne trajectoire. Alors j’imagine un responsable politique lambda, qui n’a jamais créé d’entreprise de sa vie, devoir trancher cela.

La citation que vous évoquez vient d’un article que j’avais écrit sur les incubateurs de start-up. J’expliquais en substance, qu’un grand nombre de personnes ont des opinions très arrêtées sur la manière dont il faudrait construire des écosystèmes entrepreneuriaux, et sur la façon dont l’État devrait aider à bâtir des incubateurs de start-up. Et le pire, c’est que beaucoup d’entre elles travaillent justement dans l’administration.

Je reste profondément convaincu que tout cela se construit par le bas. On ne fabrique pas un incubateur start-up à coups de « PowerPoint ». Cela se crée au niveau du terrain.

Et c’est fascinant pour moi, parce que je travaille de très près avec des clubs étudiants, des hacker houses, des groupes auto-sélectionnés de jeunes gens. Avec presque aucun budget, ils réussissent à construire davantage d’écosystème que bien des dispositifs publics. Je pourrais vous donner d’innombrables exemples.

À Vienne, il y a un groupe dans un établissement scolaire : ils ont entre 16 et 19 ans, et ils construisent des outils de détection de deepfakes, des systèmes autour des drones, des projets qui relèvent presque de la science-fiction. L’un d’eux est venu me voir en me disant : « On réfléchit à lever de l’argent pour une idée qu’on vient d’avoir » Je lui ai demandé : « De combien avez-vous besoin ? » Réponse : 5 000 dollars pour une nouvelle carte graphique.
Très bien. Je leur ai fait un don, et je leur ai dit : amusez-vous bien.

À Zurich, vous avez un groupe d’étudiants de l’ETH Robotics : parmi les profils les plus impressionnants en robotique que vous puissiez croiser, travaillant ensemble tous les jours à construire des robots.

À Helsinki, il y a un groupe appelé FR8 : en gros, une grande maison dans laquelle vivent 20 à 30 jeunes, qui ne font rien d’autre que construire, chaque jour.

Et on n’y entre pas avec un excellent business plan. On y est parce qu’on est obsédé par l’action et profondément passionné par un sujet technologique de haut niveau. Il faut être extrêmement bon, et c’est ainsi qu’on est admis. Ils se moquent de votre modèle économique. Ils ne veulent pas que vous créiez une start-up pour cocher une case. Ils veulent que vous construisiez quelque chose qui vous obsède réellement. Et, de ces groupes-là, sortira le prochain Google, j’en suis convaincu à 100 %.

Ces espaces auto-sélectionnés, presque des sanctuaires pour l’ambition des jeunes, feront davantage pour le progrès européen que n’importe quelle initiative publique.

Qu’ont-ils en commun ? Ils savent choisir les bonnes personnes. Ils travaillent avec une exigence. Ils sont totalement orientés vers l’action. Ils font les choses. Et ils sont entièrement obsédés par leur sujet. Si leur sujet du moment, c’est de construire des fermes sur la Lune, alors ce sera cela. Peu importe : ils veulent vraiment le faire.

Je pense sincèrement que nous pouvons apprendre davantage de ces groupes, et accomplir davantage en les soutenant sans les parasiter, sans leur dire quoi faire, mais en leur demandant simplement : de quoi avez-vous besoin ? Très bien, le voici.

Bien sûr, lorsqu’il s’agit d’entreprises déjà plus avancées, avec des besoins de financement bien plus importants, c’est un tout autre débat, ils ne peuvent pas financer des milliards, évidemment. Mais ils peuvent filtrer et faire émerger les entrepreneurs susceptibles d’être le prochain Google européen. Et cela sera plus efficace que la plupart des programmes universitaires, et plus efficace que la plupart des accélérateurs publics.

CC : Andy, merci infiniment pour cette décharge d’énergie. Vous êtes quelqu’un avec qui je pourrais parler pendant des heures. C’est une conversation qui mérite d’être largement diffusée, et, franchement, on devrait vous mettre aux commandes pour que cela arrive. Parce que, s’il y a une chance que quelque chose bouge, ce sera grâce à des gens comme vous, qui poussent dans cette direction.

AK : Vous ne vous en tirerez pas aussi facilement, Cristina. Vous êtes la première personne à m’avoir redonné de l’espoir dans le travail sur les politiques publiques. Vraiment. Merci beaucoup pour votre temps.

Avec l’aimable autorisation de Cristina Caffarra pour la retranscription de l’interview en français.

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