Cristina Caffarra, la stratégie là où l’Europe ne voit encore que des règles

Dans son dernier texte, « Impératif de croissance et résultats économiques contre des dogmes tenaces » dont le titre original est Growth Imperative and Economic Outcomes vs Sacred Cows, l’économiste Cristina Caffarra, présidente de la fondation EuroStack Initiative, ne signe pas une tribune de plus sur la compétitivité européenne. Elle met au contraire le doigt sur ce qui bloque encore l’Europe : de vieux réflexes, des cloisonnements administratifs et des principes devenus intouchables, alors même que la souveraineté numérique européenne devrait désormais être traitée comme une question de puissance, de croissance et de survie industrielle.

Peu de voix aujourd’hui s’expriment avec autant d’aisance à l’intersection de l’économie de la concurrence, de la politique industrielle et de la souveraineté technologique. Cristina Caffarra est une économiste reconnue, avec plus de vingt-cinq ans d’expérience sur des dossiers majeurs de concurrence et d’antitrust, professeure honoraire à l’University College London et cofondatrice du CEPR : « Réseau de recherche sur les politiques de concurrence » (Competition Research Policy Network). Mais son importance tient à autre chose encore : sa capacité à sortir du langage clos des spécialistes pour nommer,avec une justesse si rare, le problème européen. Depuis plusieurs années, elle martèle la même idée : l’Europe ne pourra pas se contenter de réguler ce qu’elle ne construit plus.

Cette singularité se retrouve dans son engagement autour d’EuroStack. Le site officiel rappelle qu’après l’événement fondateur organisé au Parlement européen en septembre 2024, Cristina Caffarra a réuni des acteurs de l’industrie technologique pour produire d’abord un document d’orientation, puis un livre blanc. L’initiative s’est depuis structurée autour d’une idée simple, mais décisive : la souveraineté numérique européenne ne se décrète pas, elle s’organise. Elle suppose des entreprises, des capacités industrielles, du financement, des débouchés et surtout une stratégie claire. En ce sens, EuroStack n’est pas seulement un mot d’ordre ; c’est une tentative pour remettre l’Europe face à ses responsabilités.

C’est aussi pour cela que Cristina Caffarra compte beaucoup dans ce combat. Parce qu’elle incarne ce qui manque encore trop souvent en Europe : des personnalités capables de relier les idées à l’action, l’analyse au rapport de force, la volonté de souveraineté au réel économique. Il en faudrait davantage chez les entrepreneurs, dans les partis, auprès des femmes et des hommes politiques, dans les administrations, et sans doute davantage encore au sein même des institutions européennes. Non pas des figures tonitruantes, mais des voix capables de clarifier le moment, de poser les bons mots et les bons diagnostics sur les bons problèmes, et de rappeler que la souveraineté numérique n’est pas une affaire de communication, mais une affaire de cap, de vision et encore une fois de stratégie !

C’est précisément ce que fait son dernier article. Et c’est pour cela qu’il mérite d’être lu de près. C’est aussi ce que je vais essayer de partager ici, avec mes mots, à partir de ma lecture du texte, de ce que j’en ai compris et de la vision que cela m’inspire :

1. L’Europe est entrée dans un moment de bascule

Premier point, et sans doute le plus important : l’Europe continue trop souvent à raisonner comme si elle se trouvait dans un cadre stable. Or ce n’est plus le cas. Entre le choc géopolitique, la crise énergétique, la pression chinoise et américaine, la révolution de l’IA et l’essoufflement du modèle économique européen, nous sommes entrés dans un moment de rupture. Le message est clair : on ne peut plus aborder cette période avec les raisonnements d’hier.

2. Le véritable défi européen ne s’appelle pas compétitivité, mais croissance

Le problème européen n’est pas seulement une question d’image, de compétitivité proclamée ou de rhétorique institutionnelle. Le problème est plus profond : l’Europe peine à retrouver de la croissance, et surtout à restaurer sa productivité. Tant que cette réalité ne change pas, la rhétorique sur la compétitivité ne remplacera jamais une véritable dynamique de croissance.

3. Les déséquilibres européens ne datent pas d’hier, mais ils se durcissent

Le raisonnement repose sur deux niveaux. Il y a d’abord les faiblesses structurelles bien connues : marché fragmenté, difficulté à faire émerger des acteurs à l’échelle continentale, manque d’investissements, sous-dimensionnement de nombreuses entreprises. Mais il y a aussi l’aggravation du contexte : faiblesse de la demande intérieure, crise énergétique, surcapacité chinoise, dépendances technologiques. La nouveauté est là : ces fragilités ne se juxtaposent plus, elles se combinent désormais pour accentuer les difficultés européennes.

4. L’Europe peine encore à apporter une réponse à la hauteur du moment

La simplification réglementaire ou les accords commerciaux ne sont pas inutiles. Mais ils ne sont plus à la hauteur du moment. Alléger un peu la bureaucratie ou signer quelques accords ne constitue pas une stratégie de redressement. Ce sont, au mieux, des correctifs, au pire, des réponses trop timides face à un décrochage bien plus profond.

5. La puissance du marché européen demeure un levier insuffisamment mobilisé

C’est l’un des axes majeurs de son article : une politique industrielle ne peut pas reposer uniquement sur des aides, des subventions ou des mesures côté offre. Elle doit aussi organiser la demande. Autrement dit : utiliser la force du marché européen pour créer des débouchés, orienter les achats, sécuriser des volumes et donner enfin de l’oxygène à des fournisseurs européens capables d’investir et de grandir.

6. L’exemple des bonus sur les voitures électriques montre ce que l’Europe n’ose pas faire

L’idée d’ « européaniser » le bonus écologique français permet de comprendre très concrètement ce qui se joue : soutenir l’achat de véhicules électriques selon des critères de chaîne d’approvisionnement bas carbone, afin de favoriser, de fait, une production plus européenne sans tomber dans un protectionnisme brut. Ce qui est souligné, ce n’est pas seulement l’idée elle-même, mais le fait qu’une proposition juridiquement défendable, stratégiquement intelligente et tournée vers la demande n’ait finalement pas été reprise. Pourtant, l’idée n’est pas sans rappeler certains travaux déjà portés en France, notamment par Nicolas Meilhan, sur la nécessité de tenir compte non seulement des émissions à l’usage, mais aussi du poids des véhicules et du contenu carbone de leur fabrication.
Au fond, le cas de l’automobile dépasse largement ce secteur : derrière ce débat, c’est la question de savoir si l’Europe accepte enfin de faire de la demande un levier de souveraineté.

7. L’Europe bouge, mais sans toujours assumer le changement qu’elle engage

L’Industry Acceleration Act est cité comme le signe qu’un changement est peut-être en cours : introduire davantage de critères européens dans certains dispositifs de soutien ou de commande publique. Mais ce début d’inflexion révèle aussi toutes les résistances à l’œuvre : peur du protectionnisme, prudence excessive, réticences administratives, lobbying, retrait de secteurs technologiques sensibles au dernier moment. Le constat est sévère : même lorsqu’un mouvement s’amorce, l’Europe hésite encore à aller jusqu’au bout de sa propre logique.

8. Faire de la commande publique un instrument de souveraineté numérique

Autre point central : la commande publique dans le numérique. L’idée défendue ici est celle d’une préférence européenne, relativement mesurée dans ce domaine : autour de 20 à 30 % de la commande publique. Le raisonnement est cohérent : si l’Europe veut sérieusement parler de souveraineté numérique, elle doit cesser d’acheter presque exclusivement à des fournisseurs non européens quand elle pourrait, au moins en partie, donner à ses propres acteurs les moyens de changer d’échelle. Car sans débouchés, il n’y a pas d’écosystème solide.

9. L’Europe continue de s’imposer des limites au nom d’une lecture stricte de l’OMC

C’est l’un des passages les plus tranchants du texte. Le réflexe européen consiste encore trop souvent à brandir les règles de l’OMC comme si elles interdisaient toute préférence européenne. Selon elle, cet argument sert trop souvent de prétexte à l’inaction. Or il est bon de rappeler trois éléments : d’autres pays ont depuis longtemps adopté des mesures permettant de réserver une partie des retombées économiques à leur propre base industrielle, le droit n’interdit pas tout en toutes circonstances et l’Union européenne elle-même n’a jamais fait de sa stricte conformité commerciale une priorité absolue lorsqu’elle estimait que ses intérêts stratégiques étaient en jeu. Dit autrement : l’Europe continue parfois à s’interdire ce que d’autres puissances assument, au nom d’une lecture du libre-échange qui n’est plus en phase avec la réalité stratégique actuelle.

10. Savoir maîtriser l’infrastructure numérique, c’est déjà reconstruire une politique industrielle

Ici, Cristina Caffarra rejoint très directement les débats sur la souveraineté numérique. Son constat est le suivant : pendant que l’Europe régulait, l’essentiel de l’infrastructure numérique sur laquelle reposent aujourd’hui les services, les données et les usages a été consolidé par les hyperscalers américains. Cela ne concerne pas seulement les centres de données ou le cloud au sens strict, mais aussi les outils, les services et les dépendances qui s’empilent autour : hébergement, puissance de calcul, logiciels de base, environnements de développement, services d’intelligence artificielle. Concrètement, cela signifie qu’une part croissante de notre vie économique repose sur des briques essentielles que l’Europe ne possède pas, ne maîtrise pas et ne décide pas. Quand elle écrit que le cloud a été trop longtemps perçu comme une infrastructure parmi d’autres, elle veut dire qu’on l’a traité comme une simple solution technique, alors qu’il détermine en réalité qui capte la valeur, qui fixe les règles et qui contrôle les points d’accès du numérique.

11. Avec l’IA, cette dépendance devient encore plus lourde de conséquences

L’argument devient encore plus fort avec l’intelligence artificielle : si l’Europe développe des usages, des services et des innovations avec l’IA sur des infrastructures contrôlées par d’autres, une partie décisive de la valeur économique lui échappera. Les revenus, la maîtrise technique, les positions de marché et la capacité à imposer des standards se concentreront là où se trouvent déjà les grands fournisseurs de calcul, de cloud et de services d’IA. Le point est limpide : sans maîtrise minimale de ces fondations, l’Europe peut produire des talents et des idées, mais laisser d’autres récolter l’essentiel des bénéfices.

12. En Europe, la politique de concurrence demeure trop largement coupée des priorités du moment

Cristina Caffarra connaît bien ce sujet : c’est son champ de spécialité depuis plus de vingt-cinq ans. C’est précisément pour cela que sa critique mérite d’être prise au sérieux. Ce qu’elle reproche à la politique de concurrence européenne, ce n’est pas d’exister ni de défendre la concurrence. Ce qu’elle lui reproche, c’est de trop souvent se protéger derrière ses procédures, ses tests, ses doctrines et son vocabulaire technico-juridique, au moment même où l’Europe aurait besoin que toutes ses politiques tirent dans le même sens. Son interrogation est très concrète : dans une Europe qui peine encore à faire émerger des entreprises de taille suffisante, à mobiliser l’investissement et à consolider ses infrastructures. Une question décisive se pose alors : la politique de concurrence aide-t-elle réellement l’Europe à se renforcer, ou reste-t-elle trop souvent guidée par ses propres habitudes et ses propres « équilibres » ?

13. Elle ne demande pas d’abandonner la concurrence, mais de la rendre plus utile au redressement européen

Là encore, il faut éviter les contresens. Il n’est pas question de suspendre le droit de la concurrence, ni de soutenir aveuglément de prétendus champions européens. Ce qui est mis en cause, c’est plutôt une forme d’autosatisfaction technocratique : l’idée selon laquelle les outils actuels suffiraient parce qu’ils sont juridiquement cohérents et « intellectuellement » bien établis. Beaucoup trop d’énergie serait encore absorbée par des dossiers très techniques, des « remèdes » souvent limités et des débats internes sur la méthode, alors même que la question essentielle est devenue plus simple et urgente : comment la politique de concurrence peut-elle aider l’Europe à faire grandir ses entreprises, à soutenir l’investissement, à stimuler l’innovation et à rebâtir sa base industrielle ?
C’est LA question !

14. Au fond, elle appelle l’Europe à revoir ses certitudes qui freinent encore son réveil

Le titre de son article le dit explicitement. Lorsqu’elle oppose l’ « impératif de croissance » à ce qu’elle appelle en anglais les sacred cows, c’est-à-dire « les vaches sacrées », elle vise ces principes devenus presque intouchables dans le débat européen : la croyance selon laquelle le libre-échange devrait rester la règle absolue, le réflexe de penser les politiques publiques en silos, l’attachement excessif aux procédures, et cette prudence permanente qui finit par empêcher d’agir. En français, on pourrait parler d’idées reçues installées, de dogmes hérités, ou de réflexes devenus sacrés. Son appel est limpide : l’Europe doit cesser de défendre des cadres devenus trop rigides, quand ses capacités économiques, elles, appellent des choix plus audacieux. Elle doit juger ses politiques à leurs effets concrets dans un monde, lui, bien réel et plus que jamais en tension.

Au fond, le mérite du texte de Cristina Caffarra est de rappeler que la souveraineté numérique n’est ni un sujet périphérique, ni un simple slogan politique, mais bien une question de priorités, d’organisation économique, de vision, de stratégie, d’infrastructures et de puissance. C’est sans doute ce qui rend sa voix si précieuse aujourd’hui : elle ne flatte pas l’Europe, elle la met au défi.

Et c’est précisément pour cela qu’il me semble important qu’elle soit davantage lue, davantage entendue, et que son travail trouve un écho plus large en France, y compris dans les médias et dans le débat public.

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