Les élections municipales viennent de s’achever. Dans certaines communes, une nouvelle équipe s’installe. Dans d’autres, le scrutin a surtout confirmé un équilibre déjà en place. Un moment où une mairie redéfinit ses priorités, ses marges de manœuvre, ses dépendances aussi. Et, au fond, sa manière d’aborder le numérique
C’est à ce moment précis que la question du logiciel libre mérite d’entrer dans la discussion. Non comme un sujet réservé aux techniciens, ni comme une affaire de spécialistes, mais comme une question très concrète de souveraineté locale, de maîtrise des outils, de dépenses publiques, de continuité du service et, au fond, de liberté d’action.
Au départ, j’avais en tête une idée assez simple : je voulais écrire un guide. Un point d’appui concret pour aller voir sa mairie, ouvrir le dialogue, montrer que le passage au libre est possible, et tenter de faire bouger les lignes. L’intention était claire : partir du terrain, du concret, et voir comment un citoyen peut contribuer, à son échelle, à remettre un peu de souveraineté numérique dans la vie locale.
Puis j’ai échangé avec Nicolas Vivant, directeur de la stratégie et de la culture numériques de la Ville d’Échirolles. Je connaissais déjà sa conférence: Passer au libre, c’est changer de monde ! Mais ce n’est pas la conférence, à elle seule, qui a fait évoluer mon angle, c’est l’entretien. C’est la manière dont Nicolas m’a fait comprendre que ce sujet ne se résume ni à un catalogue d’outils, ni à une démonstration de principe, ni même à une simple volonté politique.
Je suis arrivé avec des idées bien arrêtées. J’en suis reparti avec autre chose : une vision plus solide du terrain, des résistances qu’il faut savoir décrypter, des relais qu’il faut identifier, des précautions qu’il faut prendre, et surtout une méthode plus réaliste que le guide que j’avais d’abord en tête. Autrement dit, je ne suis pas sorti de cet échange avec un mode d’emploi. Je suis sorti avec une manière différente de poser le problème.
Car faire évoluer une mairie vers davantage de logiciel libre ne relève ni d’une solution miracle, ni d’une simple volonté affichée. Cela demande du temps, de la méthode, de la confiance et une bonne compréhension du fonctionnement réel d’une commune. À Échirolles, le passage au libre a été engagé en 2021 : on parle donc d’un chantier mené sur plus de trois ans, pas d’un simple remplacement de logiciels opéré en quelques semaines. Ce temps peut impressionner. Il ne devrait pas décourager. Il indique simplement la nature du travail à mener : reconstruire des habitudes, faire monter les équipes en compétence, reprendre la main sur certaines dépendances, et redéfinir peu à peu ce que peut être un numérique public plus maîtrisé.
Et c’est aussi ce qui m’a marqué dans cet échange : le discours de Nicolas n’a rien de théorique. Il repose sur une expérience conduite dans la durée, avec ses résistances, ses arbitrages, ses lenteurs aussi. Mais il repose aussi sur une conviction forgée par le terrain :
C’est possible de le faire et ça se passe bien !
C’est donc l’objet de cet article. Non pas proposer un « guide pratique », mais partager ce que cet entretien m’a permis de mieux comprendre : comment une commune peut commencer à bouger, où se situent les blocages, quels acteurs peuvent aider, et pourquoi la question du libre, dans l’organisation concrète d’une mairie, est d’abord une affaire de confiance, de méthode et de continuité.
Pour aller plus loin, j’ai regroupé l’ensemble de ma veille : sources, retours d’expérience et ressources, dans un dossier accessible en ligne depuis Flus.
Pour ma part, je parlerai surtout depuis un point d’observation bien précis : celui d’une commune de moins de 5 000 habitants. Les moyens y sont souvent limités, les équipes resserrées, et le numérique dépend de peu d’acteurs. Le sujet peut alors sembler, à tort, hors de portée. Or c’est précisément à cette échelle que l’on mesure le mieux ce qu’un tel changement peut impliquer.
Qui est Nicolas Vivant, et pourquoi son regard compte ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut dire d’où parle Nicolas Vivant. Ce n’est pas un détail. Nicolas a travaillé dans le privé avant de rejoindre le secteur public. Il connaît donc les deux univers : leurs logiques, leurs réflexes, leurs habitudes et leurs manières de décider. Pour ma part, j’aborde ces questions avec un regard d’abord façonné par le privé. Lui a traversé les deux mondes. Et cela change beaucoup de choses.
Autre point important : Nicolas n’est pas, à l’origine, un « libriste » au sens militant du terme. Il vient d’un environnement où, comme beaucoup de responsables informatiques, on utilise les solutions dominantes du marché, celles que tout le monde connaît, celles qui rassurent parce qu’elles sont installées partout. Lorsqu’il découvre le monde du libre et de l’open source, il ne me le raconte pas comme une conversion idéologique. Il me le raconte comme une évidence progressive, presque comme un retour au bon sens.
Et c’est précisément ce qui rend son expérience précieuse. Nicolas n’est pas un puriste, et c’est très bien ainsi. Moi non plus, je ne le suis pas. Il existe parfois, dans certains discours autour du libre, une forme de pureté qui finit par se refermer sur elle-même. Or une mairie ne fonctionne pas dans la pureté. Elle fonctionne dans le compromis, dans l’héritage, dans les contraintes, dans les urgences, dans l’humain. C’est pour cela que notre échange a été si éclairant : il ne m’a pas donné un récit idéal, il m’a donné une méthode réaliste.
Ce que cet entretien a changé dans mon regard
Au départ, j’avais en tête quelque chose d’assez simple. Je voulais écrire sur une sorte de boîte à outils pour aller voir son maire, sa mairesse ou les agents de sa commune, ouvrir le dialogue, montrer que le passage au libre est possible, et essayer de faire bouger les lignes.
En sortant de cet entretien, j’avais changé de perspective.
Non pas parce que cette ambition serait mauvaise. Mais parce qu’elle était trop simpliste au regard de la réalité. Nicolas m’a fait comprendre qu’on ne fait pas bouger une commune avec un argumentaire bien ficelé et deux ou trois démonstrations techniques. On fait bouger une commune en comprenant son fonctionnement réel, ses fragilités, ses dépendances, ses équilibres, ses peurs et les personnes qui, à l’intérieur, peuvent rendre le changement crédible.
C’est là, à mes yeux, le cœur de ce qu’il m’a transmis. Non pas une « recette » à appliquer mécaniquement, mais une manière d’aborder le sujet sans naïveté.
Il faut dire aussi que Nicolas a construit sa stratégie à partir du terrain. Il a commencé dans une commune de 22 000 habitants avec quelques 600 employés. Il a observé et compris pourquoi, dans d’autres mairies, les tentatives de passage au libre échouaient si souvent. Il en a tiré un bilan, puis ses propres conclusions. Et c’est à partir de cette expérience accumulée qu’il a construit sa stratégie. Si elle mérite l’attention, c’est justement parce qu’elle ne vient pas d’un raisonnement théorique, mais d’un travail d’introspection et d’essais au long cours.
Pas de recette toute faite, mais des fondamentaux
De notre échange, trois piliers ressortent nettement.
Le premier : se débarrasser des idées reçues.
Le deuxième : savoir être fourbe.
Le troisième : être patient, fédérer, accompagner et repérer des ambassadeurs.
Dit comme cela, le mot « fourbe » peut surprendre. Nicolas l’emploie pourtant dans un sens très particulier, et même très utile. Il ne s’agit pas d’être trompeur. Il s’agit d’être rusé, fin, stratège. L’étymologie elle-même est intéressante : les dictionnaires ne sont pas parfaitement alignés, le CNRTL reliant d’abord le mot à « fourbir », quand Littré mentionne aussi l’italien furbo. Or furbo, en italien courant, désigne d’abord quelqu’un d’astucieux, de scaltro, capable de comprendre vite une situation et d’y trouver le bon angle. C’est dans ce sens-là qu’il faut entendre Nicolas : non pas tromper, mais savoir comment faire avancer un changement, sans l’exposer trop tôt à des blocages prévisibles.
C’est sur ce point que l’entretien a le plus changé ma manière de voir les choses. J’étais encore dans une logique assez frontale : montrer, convaincre, démontrer, pousser. Nicolas, lui, m’a fait comprendre qu’une collectivité se transforme rarement de face. Elle évolue souvent par la confiance, par la preuve, par l’acculturation progressive.
Comment fonctionne réellement une mairie ?
Pour espérer faire bouger les choses, il faut d’abord comprendre comment fonctionne une mairie. Et là encore, la réalité est plus rugueuse que l’idée qu’on s’en fait.
Sans délégation, un conseiller municipal n’a pas autorité sur les agents communaux. Plus largement, même lorsqu’une équipe municipale a une volonté sincère d’aller vers davantage de souveraineté numérique, cela ne suffit pas. Celui qui sait faire, et celui qui a la main sur le système informatique, pèse souvent beaucoup plus concrètement sur la situation. Cela peut être un service informatique ou un prestataire ou dans les petites communes, un entre-deux assez fragile.
Et c’est là que le problème apparaît clairement pour les communes de moins de 5 000 habitants. Très souvent, il n’existe pas de véritable service informatique structuré, avec des équipes, du temps, des moyens et une vision d’ensemble. Souvent, l’informatique est sous-traitée à une entreprise locale dans le cadre d’un contrat. Parfois, elle repose aussi en partie sur quelques élus de bonne volonté, qui « bricolent » comme ils peuvent, sans que cela relève pleinement de leur fonction, ni qu’ils aient réellement le temps de s’en saisir sérieusement.
Autrement dit : c’est souvent bancal.
Et cette fragilité doit être regardée en face. Non pour accabler les petites communes, mais pour comprendre à partir de quoi il faut travailler.
Au fil de nos échanges, un autre point m’a marqué, presque surpris par son ampleur. En réalité, je le connaissais déjà, mais sans mesurer à quel point il est répandu, ni à quel point il est pratiqué sans véritable conscience des enjeux. Dans de nombreuses communes, il est devenu courant d’utiliser des outils comme Google Forms pour collecter des informations ou organiser des sondages. L’intention est souvent louable : aller vite, toucher facilement les habitants, simplifier la logistique, obtenir des réponses exploitables sans effort. Mais derrière cette apparente simplicité, il y a un angle mort.
Car ces usages ne sont pas neutres. Ils reposent sur des services commerciaux, extérieurs, dont la maîtrise échappe largement à la collectivité. Et surtout, ils installent une norme implicite : si la mairie utilise ces outils, alors leur usage semble aller de soi. Pour les citoyens, le message est simple et puissant : c’est acceptable, donc c’est sans conséquence.
C’est là que la question dépasse la seule technique. Elle touche à une forme d’exemplarité publique. Lorsqu’une collectivité adopte ce type d’outils sans en mesurer les implications, elle ne se contente pas de gérer un service : elle participe, sans toujours le vouloir, à normaliser des pratiques qui interrogent pourtant directement la souveraineté numérique et la maîtrise des données.
Et c’est sans doute l’un des angles morts les plus frappants : ces pratiques sont répandues, rarement accompagnées, et encore moins encadrées. On pourrait s’attendre à ce qu’il existe des repères plus clairs, des formations systématiques, des outils recommandés, voire à des obligations sur certains usages, notamment au regard du RGPD. Or, dans bien des cas, les agents comme les élus avancent seuls, sans toujours mesurer les risques, ni connaître les alternatives pourtant disponibles.
Avant tout : comprendre qui a la main
La première chose à faire, m’explique Nicolas, c’est donc d’identifier le fonctionnement réel du numérique dans votre mairie.
Qui gère ?
Un élu ?
Le secrétaire de mairie ?
Le DGS ?
Un prestataire local ?
Une structure intercommunale ?
Tant que cette question n’est pas éclaircie, le reste demeure abstrait.
Ensuite seulement, il devient possible d’adapter la stratégie. Si l’informatique est suivie de près par un élu réceptif, il faut lui montrer qu’il existe des solutions concrètes, utiles, accessibles, qui peuvent être mises en place sans budget démesuré, ni lourdeur excessive. Si, au contraire, tout passe par un prestataire, alors il faudra aussi comprendre sa logique, ses intérêts, ses limites et sa capacité, ou non, à accompagner un mouvement vers davantage de solutions libres.
C’est là que le sujet cesse d’être purement technique pour devenir presque politique au sens local du terme : il faut comprendre les rapports de force, les dépendances et les habitudes.
Partir du concret, pas du discours
L’autre leçon forte de notre entretien, c’est qu’il faut partir du concret. Pas d’un grand discours sur le libre. Pas d’une profession de foi. Du concret.
Dans le cas d’un élu ouvert au sujet, cela veut dire montrer ce qu’on peut améliorer rapidement et utilement. Par exemple : filmer et diffuser un conseil municipal, mettre en place un écran d’information libre, proposer un meilleur système de fichiers, remplacer une solution de visioconférence payante par un outil plus sobre et souverain, améliorer la gestion du réseau local, faciliter l’accès à distance à certains postes, ou encore faire comprendre qu’une partie des dépenses actuelles peut être repensée.
Le point important, ici, n’est pas simplement d’aligner des outils. C’est de rendre visible une promesse de fonctionnement plus simple, plus sobre, plus durable et parfois moins coûteuse.
Dans cette logique, la démonstration compte énormément. Nicolas m’a conforté dans l’idée qu’il faut savoir montrer concrètement comment cela fonctionne. Faire une démo sur une machine virtuelle par exemple. Montrer une interface familière. Écrire un document en direct depuis Docs. Faire toucher du doigt, très concrètement, et rassurer en démontrant que l’on n’est pas en train de proposer un saut dans l’inconnu.
Et c’est là que la notion de « fourberie » prend tout son sens.
Sans confiance, pas de changement
Le vieux réflexe, dans beaucoup d’organisations, consiste encore à penser qu’une solution propriétaire connue serait forcément plus sérieuse, plus professionnelle, plus éprouvée. Nicolas me l’a dit très clairement : ce réflexe continue d’exister. Il ne sert à rien de le mépriser. Il faut le comprendre.
Dès lors, toute la stratégie consiste à construire de la confiance.
Cela demande d’écouter les agents, de comprendre leurs inquiétudes, leurs habitudes, leurs résistances, leurs demandes. Cela demande aussi d’identifier des personnes volontaires, des profils plus ouverts, des testeurs, des relais possibles. Car à la fin, le sujet n’est pas seulement technique. Il touche à des routines, à des gestes quotidiens, à des repères de travail. Et dès que l’on touche à cela, on touche à quelque chose de profondément humain.
Le changement fait rarement peur pour des raisons purement rationnelles. Il inquiète surtout parce qu’il modifie des habitudes de travail ancrées.
C’est pourquoi Nicolas insiste tant sur l’expérience utilisateur. Si les outils libres choisis sont fluides, rassurants, bien accompagnés, alors ils cessent d’être perçus comme une contrainte. Ils deviennent des solutions crédibles. Et c’est à ce moment-là que le libre commence réellement à gagner du terrain.
Un écosystème pour accompagner le mouvement
C’est peut-être l’un des points les plus importants de tout cet entretien : non, une petite commune n’est pas condamnée à improviser seule dans son coin. Il n’existe pas de guide universel, de parcours administratif parfait ou de méthode prête à l’emploi. En revanche, il existe aujourd’hui un véritable écosystème d’appui, de mutualisation et de ressources qui peut éviter à une mairie de repartir de zéro.
Premier repère utile : France Numérique Libre. Le collectif se présente lui-même comme le réseau des responsables informatiques des collectivités territoriales autour des logiciels libres. C’est un site où circulent des retours d’expérience, des méthodes, des références concrètes et des ressources pensées pour les collectivités. Sur sa page ressources, on retrouve par exemple le Comptoir du Libre de l’ADULLACT, qui recense des logiciels libres utiles aux services publics, leurs utilisateurs et leurs prestataires. Pour une commune ou pour un élu qui cherche à sortir du tête-à-tête avec un fournisseur habituel, c’est déjà une porte d’entrée très utile : on n’est plus dans l’idée abstraite, on entre dans un paysage d’outils, de cas d’usage et de partenaires identifiables.
Deuxième repère : la Suite numérique de l’État, portée par la DINUM. Elle rassemble des outils cohérents, sécurisés et interopérables pour le travail public. Docs est présenté comme l’outil d’écriture collaborative de l’État ; Fichiers comme une solution souveraine de stockage et de partage de documents, ouverte et hébergée en France ; Visio comme une solution de visioconférence simple, performante et souveraine, avec code ouvert et auditable. Des webinaires d’information sont proposés directement sur les pages de ces solutions, et la plateforme permet aussi de réserver un échange avec les équipes pour examiner l’architecture, la sécurité et les conditions de déploiement.
Il faut toutefois préciser un point important pour éviter toute confusion : l’offre interministérielle standard de La Suite est d’abord pensée pour les agents de l’État et leurs collaborateurs invités. Pour une commune, la porte d’entrée la plus pertinente est souvent la Suite territoriale, développée par l’ANCT avec la DINUM et en lien avec les OPSN. Cette offre vise les communes de moins de 3 500 habitants et les EPCI de moins de 15 000 habitants, elle réutilise et adapte certaines briques de la Suite numérique pour les territoires. On y retrouve notamment des services comme Messagerie pour le courriel professionnel sécurisé et Fichiers pour le stockage et le partage de documents. Là encore, une commune peut poser ses questions directement aux équipes de La Suite territoriale et suivre les évolutions du service via leur infolettre.
À cela s’ajoute la formation : La DINUM propose sur Mentor un parcours intitulé S’approprier les usages numériques et les produits collaboratifs de la Suite Numérique. Le parcours est en accès permanent, 100 % à distance et en autonomie. Il est structuré en deux volets : des modules organisés par « moments de vie au travail », donc par usages concrets, et des modules produits pour apprendre à maîtriser les outils eux-mêmes. Pour des agents ou des élus qui ont besoin de se familiariser avec ces briques sans entrer immédiatement dans une logique de migration lourde, c’est une ressource particulièrement intéressante.
J’ai également sollicité Open Source Experts, dont je connais le sérieux dans l’écosystème open source. Parmi les acteurs qu’ils m’ont signalés figure Atol CD, qui travaille étroitement avec les collectivités territoriales et a notamment développé plusieurs communs numériques.
Enfin, il existe aussi des structures publiques de mutualisation. Le SITPI, dans la région grenobloise, en est un bon exemple. Cet opérateur public de services numériques, organisé en syndicat intercommunal, accompagne ses collectivités membres sur l’exploitation, l’assistance, la sécurisation des systèmes d’information et même l’assistance à maîtrise d’ouvrage. Le SITPI n’est évidemment pas un modèle national exportable partout à l’identique, mais il montre quelque chose de décisif : entre la solitude d’une petite commune et la dépendance à un prestataire unique, il existe des formes intermédiaires, publiques, mutualisées, capables de porter une stratégie numérique plus autonome.
C’est sans doute la bonne manière de poser le sujet. Vous n’avez pas entre les mains un mode d’emploi universel. Vous avez mieux que cela : un chemin déjà balisé par d’autres, des outils déjà disponibles, des formations, des réseaux, des opérateurs publics, des collectivités qui essuient les plâtres et qui documentent ce qui fonctionne. Le vrai enjeu n’est donc pas de tout savoir d’avance. Il est d’identifier les bons appuis, d’ouvrir le dialogue et d’entrer dans une dynamique de confiance.
Conclusion : avancer sans brusquer les équilibres
Notre échange s’est achevé sur une apparente digression : le choix d’une distribution Linux. En réalité, ce n’en était pas une. Car là encore, Nicolas revenait à la même idée : un bon choix technique est aussi un choix psychologique.
Prenons l’exemple de Zorin OS. Ce qui intéresse Nicolas dans cette distribution, ce n’est pas seulement sa légèreté ou ses qualités techniques. C’est sa capacité à rassurer. Le projet lui-même se présente comme une alternative à Windows et macOS pensée pour être familière, avec une interface que l’on sait utiliser presque immédiatement et dont l’apparence peut rappeler l’environnement auquel l’utilisateur est déjà habitué. Dans une mairie, cette continuité compte énormément : il y a bien un changement, mais il ne vient pas brusquer les habitudes de l’utilisateur. Et cela, dans une stratégie de confiance, c’est capital !
Mais cette réflexion va, au fond, plus loin que le seul cas des collectivités. J’ai repensé à mes enfants. J’avais installé sur une machine un environnement qui me paraissait cohérent, léger, adapté. Nicolas m’a fait voir autre chose : on n’éduque pas seulement à des fonctionnalités, on éduque aussi à des gestes, à des interfaces, à des réflexes, à une manière d’entrer dans le numérique. Or les enfants apprennent aussi par mimétisme.
La littérature sur l’imitation rappelle qu’ils imitent très tôt les gestes et actions des adultes autour d’eux, et qu’ils reproduisent aussi ce qui les rapproche des personnes auxquelles ils veulent ressembler.
C’est là que le sujet devient, à mes yeux, presque culturel. Si l’on donne aux enfants un environnement numérique « à part », avec des codes que les adultes n’utilisent jamais et une interface qui semble cantonnée au monde des enfants ou des machines bricolées, on risque d’inscrire dans leur esprit l’idée que le libre relève d’un univers distinct, en marge des usages ordinaires de l’informatique. À l’inverse, si l’on choisit un environnement libre qui reste familier, lisible et proche des usages ordinaires, on cesse d’infantiliser le rapport à l’ordinateur. On construit une continuité. L’enfant n’a pas le sentiment d’utiliser un environnement numérique à part, il se familiarise avec les mêmes usages que les adultes, mais sur d’autres bases.
C’est peut-être là, finalement, l’une des idées les plus fines que je retiens de cet échange avec Nicolas. Le libre ne gagne pas seulement lorsqu’il est plus sobre, plus ouvert ou moins coûteux. Il gagne aussi lorsqu’il cesse d’apparaître comme un univers à part. Lorsqu’il devient une évidence d’usage. Lorsqu’il transmet, sans brutalité ni folklore, une autre manière d’entrer dans le numérique. C’est aussi ainsi, je pense, que se prépare, très concrètement, la souveraineté numérique des générations qui viennent.
Au fond, ce que Nicolas m’a appris tient en peu de mots : pour faire bouger une mairie, il ne suffit pas d’avoir raison. Il faut savoir convaincre, démontrer, rassurer et durer.
Et c’est précisément ce qui rend ce chemin exigeant et possible.
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