Les deux premières semaines de juin ont eu quelque chose d’assez particulier. Beaucoup de rencontres, d’échanges, de sujets ouverts en même temps. Deux événements m’ont particulièrement marqué : l’OW2con’26, à laquelle j’ai déjà consacré un article, et le tournage public d’un épisode spécial d’À la French.
L’OW2con’26 m’avait déjà permis de mesurer à quel point l’open source européen ne se résume pas à une affaire de spécialistes. Il y avait des développeurs, des entreprises, des acteurs publics, des communautés, mais aussi une question qui revenait sans cesse : comment faire sortir ces sujets des cercles techniques pour les rendre compréhensibles, désirables et utiles au plus grand nombre ?
Quelques jours plus tard, la soirée À la French a prolongé cette impression. Dans un autre cadre, avec une autre énergie, mais avec cette même idée : quelque chose se passe autour de la souveraineté numérique. Les discussions deviennent plus concrètes. Les personnes se parlent. Les mondes se croisent.
Parmi toutes ces rencontres, quatre m’ont particulièrement marqué.
Il y a d’abord eu Virgile Deville, responsable produit autour de Docs de LaSuite numérique portée par la DINUM. Puis Sylvain Zimmer, également à la DINUM, engagé notamment sur La Suite territoriale pour l’ANCT, et à l’origine du projet MaSuite.fr.
Il y a eu aussi Thierry Lelégard, architecte sécurité chez SiPearl, qui a eu la gentillesse de répondre à mes premières questions lors de cette soirée, puis d’accepter un entretien de plus d’une heure et demie autour de SiPearl, des processeurs et de la souveraineté numérique.
Ce soir-là, Thierry Lelégard n’était pas venu les mains vides. Il avait avec lui le premier modèle de processeur produit par SiPearl : Rhea1. Voir cet objet, même sans être ingénieur, avait quelque chose de très concret. La souveraineté numérique, d’un coup, ne se limitait plus à un mot, une doctrine, une intention politique ou un débat d’experts. Elle tenait aussi dans une puce.
Et puis il y a eu une autre rencontre, le temps d’un week-end : Markus Feilner.

Markus est un spécialiste allemand de Linux et des logiciels libres. Il travaille dans l’écosystème open source depuis 1994. Il a été consultant IT, responsable documentation chez SUSE, journaliste technique, notamment comme rédacteur en chef adjoint pour Linux-Magazin et Heise iX. Depuis 2000, il dirige aussi Feilner IT, une structure de conseil spécialisée dans les stratégies open source, la documentation, la formation et l’accompagnement des organisations.
Il intervient régulièrement comme auteur, conférencier, animateur et analyste sur les enjeux du logiciel libre, de la souveraineté technologique et de la transformation numérique. Il est également associé à grommunio, où il est présenté comme ambassadeur open source, avec un travail centré sur les alternatives libres aux solutions collaboratives propriétaires.
Nous avons beaucoup discuté pendant ce week-end. Vraiment beaucoup. Nous avons voulu refaire le monde, comme cela arrive parfois quand deux personnes partagent une inquiétude, une curiosité et une certaine impatience. Nous avons surtout essayé de comprendre pourquoi l’open source et la souveraineté numérique ne pouvaient plus se contenter d’exister dans les discours.
Notre conclusion provisoire tenait en une idée : les débats techniques entre experts restent indispensables, mais ils ne suffisent plus. Une autre étape s’ouvre, celle du récit. Celle de la capacité à fédérer au-delà des communautés déjà convaincues. Expliquer encore, vulgariser davantage, démontrer concrètement, raconter les réussites, faire comprendre que ces sujets ne concernent pas seulement les développeurs, les DSI ou les administrations, mais aussi les citoyens.
Nous avions cette impression étrange que le moment n’était plus seulement à la réflexion, mais au passage à l’acte. Une brèche s’était ouverte. Il fallait la saisir MAINTENANT ou, pour le dire avec un peu moins de solennité : à force d’attendre le moment parfait, on finit souvent par regarder les autres écrire l’histoire à notre place.
Une amitié est née. Les jours et les semaines qui ont suivi, nos échanges ont continué. Presque quotidiennement. Une forme d’ébullition intellectuelle qui ne s’est pas vraiment interrompue depuis.
Et pour en revenir à SiPearl, j’ai envoyé un courriel à Thierry Lelégard pour lui demander un entretien. Il a répondu favorablement presque immédiatement. J’ai prévenu Markus. Nous étions excités comme des gosses. Ce sujet nous attirait d’autant plus qu’il touchait à une partie de la souveraineté numérique que nous connaissions moins. Les processeurs, les semi-conducteurs, les outils de conception, les fonderies, les chaînes industrielles mondiales : tout le monde sait que c’est important, voire vital. Mais ces sujets restent souvent abordés sous la forme d’un slogan : il faut y penser ; il faut le faire ; il faut rattraper notre retard. On en parle beaucoup moins dans le détail. On les comprend encore moins.
J’ai alors proposé à Markus de m’envoyer trois questions que je poserais à Thierry Lelégard. Markus et moi n’avons pas exactement la même façon de voir les choses, ni le même parcours, ni le même regard. Lui regarde ces sujets depuis l’Allemagne. Moi depuis la France. Bien loin d’être un obstacle, cette disparité nous nourrit au contraire mutuellement : elle évite de réduire la souveraineté numérique à un réflexe national, et oblige à regarder le sujet à l’échelle où il se joue vraiment, celle de l’Europe.
Ses trois questions étaient les suivantes :
- Quel est le rôle de l’Allemagne dans ce contexte et quel impact peut-on attendre, ou espérer ?
- Comment percevez-vous l’Allemagne ? Sommes-nous suffisamment agiles ? Devrions-nous, pourrions-nous, en faire davantage ? L’Allemagne a longtemps été à la pointe de certaines technologies liées aux puces électroniques et à la robotique.
L’est-elle encore ? Peut-elle redevenir un leader ? Que faudrait-il faire ? - Quels sont les points cruciaux à prendre en compte dans une telle alliance, notamment en matière de langue et de culture ? Peut-on comparer ce projet à un « Airbus de l’informatique » ou des puces électroniques ? Y a-t-il des enseignements à tirer de cette comparaison, notamment entre la France et l’Allemagne ?
J’ai posé ces questions à ma manière. Je ne suis ni journaliste, ni ingénieur, ni technicien, et encore moins du sérail. J’avance avec mes mots, mes angles morts et mes efforts de compréhension.
Avant d’entrer dans le détail de l’entretien avec Thierry Lelégard, il faut aussi raconter comment cette rencontre a été rendue possible. C’est grâce à Steeve Morin : entrepreneur et ingénieur logiciel basé à Paris. Il est fondateur et CEO de ZML, une entreprise qui développe une technologie d’inférence IA de nouvelle génération, pensée pour améliorer les performances des modèles sur différents types de puces et d’infrastructures matérielles.
Avant ZML, il a notamment été Vice-président chargé de l’ingénierie chez Zenly, l’application française de géolocalisation rachetée par Snap, où il a piloté des équipes techniques à grande échelle. Son parcours l’associe aussi à des projets comme boot2docker et LegiGPT.

Aujourd’hui, il intervient régulièrement dans les débats sur l’IA, le matériel informatique (le hardware), l’open source et les infrastructures numériques, notamment dans le podcast À la French, aux côtés de Jean-Baptiste Kempf et Mehdi Medjaoui.
Sans cette mise en relation, cet entretien n’aurait probablement pas eu lieu. Il mérite donc d’être remercié dès le début de ce récit.
Le rendez-vous est pris. Le jour de l’entretien arrive. Et bien sûr, cela ne va pas tout à fait se passer comme prévu.
Comme souvent désormais, j’utilise Visio / Meet, l’outil de visioconférence de LaSuite numérique, installé sur mon propre serveur via le paquet YunoHost. Je suis connecté à l’heure. Thierry aussi. Sauf que la visioconférence ne fonctionne pas. Je le vois connecté, mais pas de son, pas d’image. De son côté, même problème.
C’était la première fois que Visio échouait ainsi chez moi. D’habitude, j’ai plutôt droit à l’effet « waouh » et j’en suis généralement assez fier. Installer une solution souveraine, l’héberger soi-même, inviter quelqu’un dessus et voir que tout fonctionne : c’est exactement le genre de petit moment qui donne envie de continuer à tester, installer, documenter.
Cette fois, l’effet waouh a pris une autre tournure.
Après l’entretien, j’ai cherché à comprendre ce qui s’était passé. Il semble que tous les ports nécessaires n’étaient pas suffisamment ouverts pour garantir le bon fonctionnement de LiveKit et de la partie WebRTC dans tous les cas. C’est désormais corrigé. J’ai aussi créé un ticket du paquet Meet de LaSuite afin de demander aux mainteneurs d’ajouter cette information pour les prochains utilisateurs qui souhaiteraient tester ou déployer cette solution.
Bref, première leçon très concrète de souveraineté numérique : nous avons dû passer sur Microsoft Teams.
Je dois reconnaître que cela ne m’a pas fait plaisir. Non par posture. Simplement parce que le but d’une solution alternative est justement d’éviter que la technique devienne une perte de temps pour l’interlocuteur. Dans ce cas précis, ce qui a manqué, ce n’est pas forcément la qualité du projet, mais une documentation suffisamment explicite pour éviter ce type de blocage.
La prochaine fois, normalement, je serai prêt.
Ce petit incident nous a conduits directement au cœur du sujet. Thierry m’a fait remarquer, à juste titre, que la force de Microsoft repose aussi sur l’expérience accumulée, le nombre immense d’utilisateurs et la remontée continue des problèmes à chaque lancement de solution. Les bugs existent partout. La différence se joue souvent dans la capacité à les détecter, les documenter et les corriger rapidement.
Dans l’open source, ce mécanisme existe aussi. Il ne fonctionne pas toujours de la même manière, ni avec les mêmes moyens. Tout dépend du projet, de la communauté, de l’équipe, de la maturité de l’écosystème. Dans certains cas, comme j’ai pu le tester avec grommunio, des corrections peuvent arriver très vite, parfois dans la journée. Dans d’autres cas, le chemin est plus lent, plus artisanal, plus dépendant des retours d’utilisateurs.
C’est aussi cela, la souveraineté numérique : accepter que l’indépendance ne soit pas seulement un idéal, mais une pratique. Elle implique des essais, des erreurs, de la documentation, de la patience, des retours, des corrections et parfois quelques visioconférences qui se terminent sur Teams alors que l’on aurait préféré faire la démonstration inverse.
Une phrase m’a travaillé
Nous sommes ensuite revenus à SiPearl : lors de notre premier échange, pendant la soirée À la French, Thierry Lelégard m’avait déjà dit quelque chose qui m’avait interpellé : un projet comme SiPearl ne peut pas se faire en autarcie totale. Selon lui, il faut au moins trois continents pour concrétiser un tel projet.
Elle venait d’un professionnel du sujet, quelqu’un qui connaît intimement les enjeux de sécurité, de processeurs, de souveraineté et de chaînes industrielles. Je pouvais difficilement balayer cette remarque d’un revers de main. En revanche, elle venait toucher certaines de mes croyances. J’avais tendance à penser que l’autonomie stratégique consistait à tout refaire chez nous, sans dépendre d’autres continents.
Factuellement, ce n’est pas le cas.
Thierry m’a alors aidé à déplacer la question. La souveraineté ne signifie pas nécessairement tout produire seul, dans un coin, en fermant les portes. Elle peut aussi signifier connaître la chaîne, maîtriser les choix critiques, réduire les dépendances les plus dangereuses, organiser les interdépendances et éviter qu’un acteur extérieur puisse décider seul de notre capacité à calculer, simuler, sécuriser ou innover. Pour vulgariser, il m’a donné une image : celle d’une coopérative.
Dans une coopérative agricole, les machines peuvent être partagées. Les agriculteurs gardent leur autonomie, mais ils mutualisent certains équipements, certains savoir-faire, certains investissements. Dans les processeurs et les puces, on retrouve une logique comparable, à une autre échelle : des acteurs différents, situés dans plusieurs pays, participent à une chaîne de valeur commune.
Mais quel est le rapport avec un processeur européen ?
La fabrication d’un processeur de très haut niveau repose sur plusieurs couches. Il y a d’abord ASML, entreprise néerlandaise qui fabrique les machines de lithographie et de photolithographie les plus avancées, indispensables à la production des puces les plus complexes. Ces machines sont ensuite utilisées par des fondeurs comme TSMC à Taïwan.
Taïwan n’est pas devenu central par hasard. Le pays a accumulé près d’un demi-siècle d’expérience industrielle dans les semi-conducteurs, depuis les premières lignes de circuits intégrés à la fin des années 1970 jusqu’à la maîtrise actuelle des procédés les plus avancés. Cette expérience ne s’improvise pas. Elle ne se copie pas en quelques mois. Elle repose sur des générations d’ingénieurs, d’usines, de fournisseurs, d’habitudes industrielles, de formation, de culture de production.
Bien sûr, les coûts jouent aussi. Produire à Taïwan peut être moins coûteux que produire en Europe ou aux États-Unis. Néanmoins, focaliser le débat uniquement sur le coût serait une erreur. La vraie difficulté tient à la profondeur de l’écosystème. Dans ce domaine, l’expérience industrielle compte autant que l’investissement financier.
Et l’investissement financier, lui aussi, donne le vertige : pour obtenir les dernières technologies, la construction d’une usine de semi-conducteurs avancés, dépasse souvent les 20 milliards de dollars. Comme vous l’imaginez, ce n’est pas une ligne budgétaire que l’on ajoute entre deux réunions.
Les États-Unis eux-mêmes en ont fait l’expérience avec TSMC en Arizona. Le projet initial, annoncé en 2020, prévoyait 12 milliards de dollars d’investissement. Il a ensuite été intégré à un mouvement beaucoup plus large de relocalisation industrielle américaine. Mais les difficultés ont été nombreuses : manque de main-d’œuvre qualifiée, retards, coûts plus élevés, tensions avec les syndicats, besoin de faire venir des experts taïwanais pour installer les équipements et former les équipes locales.
Il y a même eu des tensions autour des visas et du recours à des spécialistes venus de Taïwan pour des opérations sans équivalent local. En 2024, environ 2 200 personnes travaillaient sur le site, dont une part très importante venait de Taïwan. Selon certaines estimations, près de la moitié des effectifs étaient alors déployés depuis l’île.
Autrement dit, même les États-Unis, avec leur puissance financière, politique et technologique, ne reconstituent pas en quelques années ce que Taïwan a mis des décennies à bâtir.
Ce constat ne signifie pas que l’Europe devrait renoncer. Il signifie plutôt qu’elle doit avancer par étapes. Comprendre la chaîne. Maîtriser certaines briques. Réduire les dépendances les plus sensibles. Accumuler de l’expérience. Et éviter de confondre souveraineté numérique et fantasme d’autarcie.
Une autre couche de cette chaîne se trouve aux États-Unis : les outils de conception électronique, souvent appelés EDA, pour Electronic Design Automation.
Ces logiciels servent à concevoir, vérifier et analyser des systèmes électroniques complexes : circuits intégrés, cartes électroniques, assemblages, puces, interconnexions. Ils sont utilisés dans les semi-conducteurs, l’automobile, l’aéronautique, les télécommunications, l’électronique grand public. Sans ces outils, concevoir un processeur moderne devient totalement impossible.
Là encore, le marché est dominé par un petit nombre d’acteurs : Cadence Design Systems, Synopsys et Mentor Graphics, devenu Siemens EDA après son rachat par l’allemand Siemens en 2016. La nuance est intéressante, mais elle doit être prise avec précaution. Sur le plan économique, Mentor Graphics appartient bien à un groupe allemand. Mais sur le plan de la souveraineté, l’histoire est moins évidente. L’entreprise reste profondément liée à son ancrage américain, à ses équipes, à ses technologies, à son environnement juridique et à l’écosystème industriel dans lequel elle s’est développée.
Ces questions sont complexes, car la notion de souveraineté ne se limite pas uniquement à la nationalité d’un actionnaire. Elle se joue dans un mélange de liens économiques, de dépendances techniques, de droit applicable, de localisation des compétences et de rapports de force. En cas de conflit ou de tension géopolitique, ce sont souvent ces rapports de force qui finissent par peser le plus lourd.
L’exemple récent des restrictions américaines sur les outils EDA à destination de la Chine le montre bien : même Siemens EDA, pourtant rattaché à un groupe allemand, a été concerné par les décisions américaines sur les logiciels de conception de puces. Autrement dit, le rachat de Mentor Graphics par Siemens apporte bien une dimension européenne. Mais il ne suffit pas, à lui seul, à faire disparaître les dépendances américaines qui structurent encore une partie de cette industrie.
Cette dépendance logicielle est moins visible que les usines ou les machines ASML. Elle est pourtant essentielle. Même dans le domaine du matériel, le logiciel revient toujours par la fenêtre. Concevoir une puce, ce n’est pas seulement dessiner un objet physique. C’est manipuler des couches de modélisation, de simulation, de validation, de vérification, avec des outils extrêmement matures.
L’open source existe déjà dans ce domaine, avec des projets comme OpenROAD, LibreLane (anciennement OpenLane), Yosys, Magic ou KLayout. Ces outils sont importants, car ils démocratisent une partie de la conception de puces, permettent d’apprendre, de prototyper et de travailler sur des circuits plus accessibles. Mais nous ne sommes pas dans la même situation que dans le logiciel classique, où l’open source a fini par produire des références industrielles majeures.
Dans le domaine de l’EDA, les outils ouverts restent encore très en retrait pour les usages industriels les plus avancés. Ils sont surtout adaptés à des circuits plus modestes ou à des procédés de fabrication plus matures, justement ceux que l’on sait déjà mieux produire dans des usines européennes.
Le saut vers les processeurs de très haute performance est d’une autre nature. Il suppose des années de développement, de maintenance, de validation, et pour les processeurs les plus avancés, les flux industriels restent encore très largement adossés aux grands outils propriétaires de l’EDA. Notamment Cadence, Synopsys et Siemens EDA, parce que l’accès aux PDK des fondeurs, c’est-à-dire aux kits techniques qui décrivent précisément les règles de fabrication d’une puce pour une usine donnée (pour Process Design Kit, soit l’ensemble des informations techniques permettant de dessiner et de fournir des circuits viables sur le process choisi, avec les caractéristiques des couches, les largeurs, épaisseurs et espacements permis. Ces informations dépendent de chaque usine/fondeur), la vérification, le sign-off, autrement dit la validation finale avant fabrication : une série de contrôles qui permet de s’assurer que le dessin de la puce respecte bien les contraintes industrielles du fondeur, qu’il correspond au schéma prévu, qu’il pourra être produit correctement et qu’il a de bonnes chances de fonctionner une fois sorti de l’usine. La validation industrielle reste une des étapes extrêmement critique.
Cela ne veut pas dire que la situation restera figée et que l’open source n’a pas sa place dans cette industrie. Mais si l’Europe veut avancer rapidement sur les processeurs de très haute performance, elle doit composer, dans un premier temps, avec cette réalité.
Cette coopérative mondiale fonctionne donc avec des acteurs européens, taïwanais, américains, parfois japonais ou coréens. Elle repose sur des interdépendances. Ces interdépendances ne sont pas toujours confortables, mais elles structurent aujourd’hui l’industrie mondiale des semi-conducteurs.
Il existe pourtant un contre-exemple majeur : la Chine.
Les Chinois ont été progressivement écartés de certaines technologies, notamment par les restrictions américaines sur les semi-conducteurs avancés, les équipements de production et les outils de conception. Ce qui était d’abord une stratégie de rattrapage est devenu, pour Pékin, une stratégie de survie industrielle.
C’est ce qui rend le cas chinois intéressant. La Chine ne s’est pas lancée dans une forme d’autarcie par simple préférence idéologique. Elle y a été poussée par la pression américaine. Les sanctions ont accéléré une volonté d’autosuffisance. Comme le résumait La Tribune dans un titre très parlant : Semi-conducteurs : malgré les sanctions, la Chine tient le cap et rêve d’autosuffisance.
Le sujet est passionnant, mais le temps de Thierry est compté. Je dois donc revenir au déroulé de mes questions.
Si ce monde fonctionne comme une grande coopérative internationale, pourquoi SiPearl ? D’ailleurs, c’est quoi SiPearl ? Et comment cette entreprise a-t-elle réussi à aller aussi vite sur un sujet aussi complexe ?
SiPearl est une société française de semi-conducteurs qui conçoit des microprocesseurs européens pour les supercalculateurs, l’intelligence artificielle, les centres de données et, désormais, certains usages de défense et de sécurité. Son produit central est Rhea1, un processeur conçu en Europe, fondé sur l’architecture Arm, destiné à équiper des machines de calcul très puissantes comme le supercalculateur européen JUPITER.

SiPearl ne fabrique pas elle-même ses puces. Elle les conçoit, puis les fait produire par TSMC à Taïwan. L’idée est assez simple à comprendre, même si sa réalisation est extrêmement complexe : aujourd’hui, une grande partie de la puissance de calcul mondiale dépend de technologies américaines ou asiatiques. SiPearl cherche à donner à l’Europe une brique critique qui lui manque : un processeur généraliste de très haute performance. Celui qui pilote les calculs, dialogue avec la mémoire, les accélérateurs IA, les GPU et fait tourner les grands codes scientifiques ou industriels.
Concrètement, SiPearl développe des CPU. En quelque sorte, des intelligences transversales, destinés dans un premier temps, aux serveurs de calcul. Son premier grand processeur, Rhea1, contient 80 cœurs Arm Neoverse V1, de la mémoire très rapide HBM, des interfaces DDR5 et de nombreuses lignes PCIe Gen5 pour dialoguer avec des accélérateurs, notamment des GPU.

Pour les caractéristiques techniques, ce sont celles affichées par SiPearl. Je ne vais pas prétendre ici être capable de dire, seul, si c’est puissant ou non. Ce serait malhonnête de ma part. En revanche, d’après les échos de Steeve Morin, et au regard des articles de presse spécialisée que j’ai pu consulter, le produit semble solide. Les retours sont très positifs. Nous n’avons visiblement pas à rougir.
La société insiste sur trois axes :
- performance,
- sobriété énergétique
- souveraineté technologique.
Il convient aussi de ne pas confondre SiPearl avec Nvidia. Cette société multinationale américaine domine surtout les GPU, devenus essentiels pour l’IA. SiPearl travaille plutôt sur le CPU souverain, destiné à s’intégrer dans des supercalculateurs hybrides, avec des GPU, des accélérateurs IA ou d’autres composants. Son ambition n’est donc pas de remplacer toute la chaîne de calcul mondiale. Elle est de rendre l’Europe moins dépendante sur une brique stratégique.
SiPearl prépare aussi Athena1, une déclinaison de Rhea1 pensée pour des usages plus sensibles : défense, aéronautique, administrations, centres de données privés, communications sécurisées, cryptographie, réseaux tactiques, cyberdéfense ou traitement local de données. Sa commercialisation est annoncée pour le second semestre 2027.
D’où vient SiPearl ?
SiPearl naît officiellement en juin 2019, sous l’impulsion de Philippe Notton, pour industrialiser les travaux issus de l’European Processor Initiative, l’EPI. Ce programme européen vise à maintenir et développer en Europe des compétences de conception de processeurs haut de gamme pour le calcul intensif.
Le lancement opérationnel de SiPearl intervient en janvier 2020, avec un financement européen Horizon 2020 de 7,4 millions d’euros. L’entreprise s’inscrit donc dès le départ dans une logique hybride : une société privée, mais née dans le sillage d’un programme européen stratégique.
C’est un point important pour comprendre SiPearl. Ce n’est pas une startup classique qui découvre ensuite un marché public. C’est une entreprise construite dès l’origine autour d’un besoin européen de souveraineté dans le calcul intensif.
Son histoire récente peut se lire en quatre étapes :
- Entre 2019 et 2020, c’est la naissance et le choix technologique. SiPearl est créée pour concrétiser le processeur européen issu de l’EPI. Elle obtient une licence stratégique Arm Neoverse V1 en 2020.
- Entre 2021 et 2023, c’est la structuration industrielle. L’entreprise ouvre un centre de recherche et développement à Barcelone, proche du Barcelona Supercomputing Center, puis réalise une levée de fonds de 90 millions d’euros.
- Entre 2023 et 2025, c’est la validation stratégique. Rhea1 est choisi pour JUPITER, premier supercalculateur exascale européen. Une nouvelle levée de fonds de 130 millions d’euros est réalisée en 2025, avec notamment l’arrivée de Cathay Venture, investisseur taïwanais.
- Entre 2026 et 2027, c’est le passage à l’industrialisation. Les communiqués de presse de SiPearl indiquent que Rhea1 a été allumé pour évaluation fonctionnelle en mai 2026, avec une sortie commerciale visée fin 2026. Athena1 doit ensuite viser les marchés défense et sécurité à partir de 2027.
Et le rôle de l’Allemagne ?
C’est maintenant le moment de revenir aux questions de Markus sur l’Allemagne.
L’une d’elles portait sur le rôle de l’Allemagne dans ce contexte. Une autre sur la comparaison possible avec Airbus.
La réponse est nuancée : l’Allemagne ne joue pas, dans SiPearl, le même rôle que dans Airbus. La comparaison a ses limites. Dans les équipes et le conseil d’administration de SiPearl, on retrouve des profils européens et internationaux : français, espagnols, italiens, suédois, britanniques, taïwanais, américains. On ne peut pas dire que le montage ressemble à celui d’Airbus, avec un équilibre franco-allemand structurant. En revanche, l’Allemagne joue un rôle majeur à travers JUPITER. Ce supercalculateur, opéré par le centre de recherche de Jülich, est l’un des grands moteurs de cette histoire. Il a contribué à donner une finalité concrète au programme European Processor Initiative : disposer d’un supercalculateur européen capable d’intégrer, au moins en partie, un processeur européen comme Rhea1.
Ce n’est donc pas un Airbus des puces au sens institutionnel et industriel classique. Mais c’est bien une aventure européenne. Une aventure où l’Allemagne occupe une place décisive par l’usage, l’infrastructure de calcul et la validation stratégique.
Reste ma question de départ, celle sur laquelle j’ai insisté : si ce système de coopérative mondiale n’est pas en soi un danger, pourquoi lancer un programme comme SiPearl ?
La réponse vient d’un constat plus large : sans processeurs, sans supercalculateurs, sans cloud, sans outils de conception et sans fonderies, l’Europe dépend d’autres puissances pour calculer, simuler, entraîner des IA, sécuriser ses infrastructures et faire tourner une partie de son économie.
L’European Processor Initiative affiche clairement sa mission : retrouver une indépendance européenne dans les technologies de processeurs pour le calcul haute performance, avec l’objectif de faire émerger une machine exascale européenne reposant sur des briques européennes.
Autrement dit, l’Europe voulait éviter de rester uniquement cliente de processeurs américains ou asiatiques pour ses supercalculateurs. Le calcul intensif sert à la météo, au climat, au nucléaire, à la défense, à l’industrie, à l’IA, aux simulations médicales ou énergétiques. Celui qui ne maîtrise pas une partie de cette chaîne dépend des choix techniques, commerciaux et politiques des autres.
La crainte du « kill switch »
Le risque n’est pas forcément une fonction secrète cachée dans une puce. Le vrai kill switch moderne peut être juridique, commercial, logiciel ou géopolitique : suspension de service, arrêt des mises à jour, coupure de licence, restriction d’exportation, accès conditionné à une infrastructure, dépendance à une maintenance étrangère.
C’est moins spectaculaire qu’un scénario de film d’espionnage, mais souvent plus réaliste.
La question des portes dérobées, elle aussi, ne relève pas seulement du fantasme. Il existe des faits documentés. Les révélations Snowden ont montré que des équipements réseau américains destinés à l’étranger avaient été interceptés et modifiés par la NSA avant livraison. Des routeurs et serveurs ont été ouverts, équipés, puis renvoyés à leurs destinataires.
L’affaire Crypto AG est un autre exemple majeur. Cette société suisse vendait des machines de chiffrement à de nombreux États. Elle était en réalité contrôlée en sous-main par la CIA et les services allemands, ce qui permettait l’écoute de communications supposées sécurisées dans plus de 120 pays. L’un des modèles, la H-460, aurait même été directement construit par la NSA.
Un autre exemple avec l’affaire Dual_EC_DRBG : un générateur de nombres aléatoires controversé. De nombreux experts ont considéré qu’il contenait une porte dérobée conçue par la NSA, et les documents Snowden ont renforcé cette lecture.
Sur les CPU Intel ou AMD, en revanche, la prudence reste nécessaire. Il existe des inquiétudes sérieuses autour de composants opaques comme Intel Management Engine. 01net l’a décrit comme un ordinateur dans l’ordinateur, doté de privilèges très élevés, opaque, avec accès à la mémoire et au réseau, difficilement désactivable. Des vulnérabilités critiques ont aussi été découvertes dans ce composant.
Mais cela ne constitue pas une preuve publique d’une porte dérobée de la NSA dans tous les processeurs Intel ou AMD. En 2024, des accusations chinoises ont affirmé qu’Intel intégrerait des portes dérobées de la NSA dans ses CPU via le Management Engine. Aucune preuve technique publique solide n’a toutefois été présentée pour soutenir ces accusations. Dans ce domaine, la prudence est essentielle, car la cyberguerre est aussi une guerre de récits et de propagande.
SiPearl n’est donc pas un projet né par hasard. L’entreprise est, en quelque sorte, « l’enfant industriel » d’une inquiétude européenne plus large : la dépendance aux processeurs, aux supercalculateurs, aux outils de conception et aux infrastructures étrangères place l’Europe dans une position de vulnérabilité stratégique.
L’EPI répond à plusieurs peurs concrètes :
- dépendre des processeurs américains ou asiatiques pour les supercalculateurs européens
- ne pas pouvoir auditer ou maîtriser les composants critiques utilisés dans la recherche, la défense, l’IA ou l’énergie
- subir des restrictions d’exportation comme celles que les États-Unis utilisent déjà dans la guerre technologique contre la Chine
- découvrir que le kill switch moderne passe moins par un « bouton secret » que par des licences, des mises à jour, le cloud, la maintenance ou le droit extraterritorial
- revivre, sous une autre forme, les précédents liés aux équipements interceptés, au chiffrement affaibli, à Crypto AG ou à Dual_EC_DRBG.
L’Europe n’a pas lancé l’European Processor Initiative pour entretenir l’illusion d’une puissance technologique autonome. Elle l’a fait parce que les processeurs, les supercalculateurs et les infrastructures de calcul sont devenus des instruments technologiques de puissance.
Dans un monde où des services numériques peuvent être coupés, où des mises à jour peuvent dépendre de décisions politiques étrangères, où des équipements réseau ont déjà été interceptés et modifiés par des services de renseignement, la maîtrise des briques critiques n’est plus un luxe industriel. C’est une condition de souveraineté numérique.
C’est là que j’ai vraiment pris conscience de l’importance de SiPearl, mais aussi du titre exact de Thierry Lelégard : « Security Architecture » : Architecte en sécurité des systèmes.
La sécurité n’est pas une couche ajoutée en bout de chaîne dans un projet de cette envergure. Elle traverse toute l’architecture et concerne la conception, les choix industriels, les dépendances, les composants, les logiciels, les usages, les clients, les marchés, les États, les alliances.
L’entretien avec Thierry était riche. J’aurais volontiers continué cet échange pendant des heures. Mais à un moment, il faut savoir lâcher la grappe à son interlocuteur, même quand celui-ci a encore beaucoup de choses passionnantes à dire.
J’ai terminé mon entretien avec deux questions simples :
- À quel concurrent SiPearl peut-il être comparé ?
Réponse : Intel.
- Est-ce que demain SiPearl pourrait équiper des centres de données européens, en dehors des supercalculateurs ?
Réponse : oui.
Je me suis donc pris à imaginer qu’un jour, peut-être, un processeur SiPearl pourrait se retrouver dans l’un de mes serveurs. Ce n’est qu’une supposition personnelle. Je n’ai pas eu le temps de poser la question dans le détail. Mais l’idée m’a amusé. Et, à vrai dire, elle m’a aussi un peu réjoui.
En terminant cet entretien, je me suis surtout dit une chose : ce que SiPearl a réussi à faire en quelques années force le respect.
C’est mon opinion, bien sûr, mais quand on regarde les faits, elle est fondée. L’entreprise a été créée en 2019, lancée opérationnellement en 2020, et elle a déjà créé un processeur européen de très haute performance, conçu pour équiper des supercalculateurs de premier rang. Tout cela dans un secteur industriel d’une complexité extrême, avec des levées de fonds jamais simples à réaliser, des chaînes de dépendance mondiales, une bureaucratie européenne rarement connue pour sa vitesse supersonique, et un sujet où l’erreur coûte très cher.
SiPearl reste un acteur de cette grande coopérative mondiale des semi-conducteurs. Elle ne fabrique pas tout. Elle ne remplace pas ASML, TSMC, Cadence, Synopsys, Siemens EDA, Nvidia ou l’ensemble de l’écosystème mondial. Mais elle apporte une brique européenne là où l’Europe en manquait une.
Et c’est déjà beaucoup.
En un peu plus de six ans opérationnels, cette entreprise n’a pas à rougir. Elle montre à nouveau qu’impossible n’est pas français, même quand le dossier passe par Bruxelles, Taïwan, les États-Unis, l’Allemagne, Arm, des outils EDA, des supercalculateurs, des milliards d’investissement et une bonne dose de patience industrielle.
Je tiens enfin à remercier à nouveau Steeve Morin, pour avoir rendu cet échange possible et pour prouver, par son parcours et ses prises de parole, qu’une autre vision de la tech peut exister.
I have it in my hand and you don’t, the SiPearl Rhea 1 pic.twitter.com/xn7MexUD20
— Steeve Morin (@steeve) June 2, 2026
Merci aussi à Thierry Lelégard pour sa patience, sa pédagogie et sa capacité à expliquer des sujets d’une complexité extrême à quelqu’un qui, je le rappelle volontiers, n’est ni technicien, ni développeur, ni ingénieur, et encore moins du sérail.
L’objectif de cet article est de permettre au grand public de mieux comprendre ce qu’est SiPearl, pourquoi ce projet compte, et pourquoi la souveraineté numérique ne se limite pas aux logiciels, aux clouds ou aux services en ligne.
Elle se joue aussi là : dans les processeurs, les architectures, les machines, les chaînes industrielles, les coopérations internationales et les choix de sécurité.
En sortant de cette lecture, j’espère que vous ne regarderez plus un processeur européen comme un simple objet technique, mais comme une pièce très concrète de notre autonomie future.
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