La gestion des dépendances numériques est souvent abordée à travers des mots et de grands concepts techniques : cloud, intelligence artificielle, cybersécurité, infrastructures critiques, dépendances géopolitiques, résilience.
Ces termes sont justes, mais ils restent parfois, pour certains, trop vastes, voire même sans intérêt.
Pour comprendre ce qui se joue, un autre mot, cette fois plus concret et plus facilement compréhensible par tous, mérite d’être placé au centre du débat : le commun.
Un commun numérique, ce n’est pas seulement un logiciel gratuit ou un code publié en ligne.
C’est une ressource numérique produite, entretenue et gouvernée collectivement.
Cette ressource peut être un logiciel, une base de données, une cartographie, un standard technique, une documentation, une infrastructure ou un ensemble d’outils.
Elle devient un commun lorsqu’une communauté l’utilise, la maintient, l’améliore et définit des règles pour éviter sa capture par un seul acteur.
Cette distinction est essentielle :
- Un logiciel peut être ouvert sans être réellement gouverné comme un commun.
- Une donnée peut être accessible sans que les utilisateurs aient leur mot à dire sur son évolution.
Un commun numérique suppose trois éléments :
- une ressource partagée,
- une communauté active
- et une gouvernance capable d’organiser la contribution, la maintenance, les droits d’usage et la pérennité.
Wikipédia, OpenStreetMap, certains logiciels libres, solutions ou encore des briques techniques utilisées par des administrations et des entreprises peuvent être compris dans cette famille.
Leur valeur ne tient pas seulement au fait qu’ils sont accessibles. Elle tient aussi à leur capacité à être améliorés, transmis, audités, adaptés et réutilisés sans enfermer leurs utilisateurs dans une dépendance propriétaire.
Cette idée du commun numérique rejoint une réflexion plus ancienne sur le don, le savoir et la contribution. Dans une intervention d’Edgar Morin, le point de départ n’est pas la technique, mais la vie sociale. Avant l’économie monétaire, rappelle-t-il, il y a le don.
Donner, recevoir, rendre, transmettre : ces gestes ne relèvent pas seulement de l’échange matériel. Ils construisent une relation. Ils créent une forme de reconnaissance mutuelle.
Le théoricien de la pensée complexe observe que cette part du gratuit et du don s’est rétrécie dans nos sociétés.
Beaucoup de choses qui relevaient autrefois du service rendu, du bien commun ou de l’attention ordinaire sont désormais calculées, tarifées, mesurées. Son propos ne consiste pas à nier l’économie, mais à rappeler qu’une société ne peut pas vivre uniquement dans la quantification. Tout ne se résume pas à un prix, à une facture, à une performance ou à un indicateur.
Dans ce cadre, Internet apparaît comme un espace profondément ambivalent. Il peut accueillir le meilleur comme le pire : la communication, la rencontre, la connaissance, mais aussi la manipulation, le trafic, la captation et l’exploitation. Cette ambivalence est importante. Le numérique n’est pas bon ou mauvais en soi. Tout dépend des formes sociales, économiques et politiques qui l’organisent.
La pensée de Bernard Stiegler apporte un second éclairage. Dans l’intervention partagée, le philosophe ne parle pas du logiciel libre comme d’un simple sujet technique. Il le présente comme une matrice sociale, culturelle et politique. Le logiciel libre devient, dans son analyse, une manière de lutter contre la dépossession des savoirs.
Pour le philosophe, les sociétés industrielles modernes ont produit une forme de prolétarisation qui ne touche plus seulement les ouvriers. Elle concerne aussi les consommateurs, les soignants, les chercheurs, les enseignants, les cadres, les familles. Quand les procédures, les outils fermés, les systèmes automatisés et les plateformes remplacent progressivement les savoir-faire, les individus perdent une part de leur capacité à comprendre et à agir.
Le logiciel libre ouvre une autre possibilité. Parce qu’il permet d’étudier, modifier, partager et améliorer un programme, il redonne une place à la contribution. Il ne se contente pas de fournir un outil : il rend visible la manière dont cet outil fonctionne. Il permet à des communautés de produire ensemble, de documenter, de corriger, de débattre, de transmettre. Il transforme l’utilisateur passif en acteur possible.
Cette idée rejoint l’un des concepts importants chez Stiegler : la technique comme pharmakon, à la fois poison et remède. Le numérique peut détruire des savoirs lorsqu’il enferme, automatise et dépossède. Mais il peut aussi devenir un support de reconstruction lorsqu’il permet la coopération, la compréhension et la contribution collective.
C’est dans ce passage du libre au commun, puis du commun à l’infrastructure, que se situe l’enjeu européen actuel.
Depuis plusieurs années, l’Europe cherche à organiser des coopérations numériques à grande échelle. L’un des instruments créés pour cela s’appelle l’EDIC, pour European Digital Infrastructure Consortium. Derrière ce sigle un peu administratif, à la sauce U.E, se trouve une idée assez simple : permettre à plusieurs États membres de l’Union européenne de porter ensemble de grands projets numériques transfrontaliers.
Un EDIC est un cadre juridique européen. Il permet de mutualiser des moyens, de définir une gouvernance commune, d’associer des acteurs publics et privés, et de construire des infrastructures numériques que chaque pays aurait du mal à développer seul.
L’objectif est de sortir de la dispersion : plutôt que de multiplier des initiatives isolées, les États peuvent bâtir des projets communs, reconnus juridiquement, capables de durer.
Cette logique est particulièrement importante pour les communs numériques. Un commun peut naître dans une communauté de développeurs, de chercheurs, d’administrations ou d’utilisateurs. Mais lorsqu’il devient critique pour des millions de personnes, la question de sa stabilité devient centrale :
- Qui le finance ?
- Qui le maintient ?
- Qui garantit qu’il ne sera pas capturé, abandonné ou orienté par un seul acteur ?
- Qui décide de ses évolutions ?
Le Digital Commons EDIC s’inscrit dans cette perspective. Il vise à donner aux communs numériques européens une structure plus solide, en réunissant États, administrations, communautés open source, entreprises et développeurs autour de ressources ouvertes, interopérables et réutilisables. L’enjeu n’est pas seulement de créer de nouveaux logiciels. Il s’agit de construire un environnement dans lequel des briques ouvertes peuvent devenir des infrastructures fiables, maintenues et adoptées à grande échelle.

Cette orientation rejoint aussi les recommandations formulées par le CIANum dans son rapport consacré à la souveraineté numérique. Le sujet a déjà été traité : le rapport y apparaît comme une tentative de sortir d’une opposition trop simpliste entre l’État, le marché et les communautés open source. Sa ligne de fond consiste plutôt à organiser leur coopération.
Les communs numériques y sont présentés comme des ressources stratégiques, à financer, maintenir et gouverner dans la durée, au même titre que des infrastructures essentielles.
Le rapport insiste également sur la nécessité de passer à l’échelle européenne, notamment autour de l’EDIC Digital Commons, de fonds dédiés, de standards ouverts et de mécanismes capables de protéger ces communs contre l’abandon ou la capture.
EuroCommons s’inscrit donc dans une continuité claire : transformer une recommandation de politique publique en méthode opérationnelle, avec des coalitions, des financements, des migrations concrètes et une gouvernance partagée.
Le programme lancé par la Caisse des Dépôts dans le cadre d’Horizon Numérique 2030. Son ambition est très concrète : aider de grandes organisations européennes, publiques et privées, à migrer vers des solutions indépendantes, fondées sur des communs numériques, de l’open source, des standards ouverts et une gouvernance européenne.
Ce que l’on appelait encore hier une dépendance invisible apparaît aujourd’hui pour ce qu’elle est : une fragilité concrète, inscrite au cœur des logiciels, des infrastructures et des usages quotidiens. Elle concerne les outils de travail collaboratif, la messagerie, les annuaires, l’identité numérique, la virtualisation, le cloud, les bases de données, les outils de cybersécurité, les systèmes d’exploitation, les applications mobiles ou encore les données géographiques. Autrement dit, une grande partie de la chaîne technique sur laquelle reposent les administrations, les entreprises et les services du quotidien.
EuroCommons propose une méthode fondée sur les coalitions. Plutôt que de demander à chaque organisation de migrer seule, avec ses risques, ses coûts et ses incertitudes, le programme invite les grandes DSI européennes, les éditeurs open source, les intégrateurs, les fondations et les acteurs des communs numériques à travailler ensemble sur des briques prioritaires.
Cette logique change l’échelle du problème. Une organisation isolée peut hésiter à quitter une solution propriétaire dominante. Le risque technique paraît élevé, les coûts de migration sont difficiles à absorber, les alternatives semblent parfois dispersées.
En « coalition », ces obstacles peuvent être abordés autrement : la demande est mutualisée, les coûts peuvent être partagés, les besoins fonctionnels sont exprimés collectivement, les fournisseurs européens gagnent en visibilité, et les migrations peuvent être coordonnées.

Les documents de présentation d’EuroCommons identifient onze grands domaines technologiques critiques :
- environnement de travail numérique,
- communications,
- applications métiers,
- outils de gestion de projet et d’administration informatique
- virtualisation,
- cloud et données,
- annuaires et identité,
- sécurité,
- systèmes d’exploitation de bureau,
- systèmes mobiles
- et données géographiques.
Ce ne sont pas des couches techniques secondaires. Ce sont les fondements sur lesquels reposent les usages, les décisions et la capacité de résilience d’une organisation.
Le programme ne prétend pas que toutes les migrations doivent suivre le même chemin. Certaines alternatives existent déjà et fonctionnent en production. D’autres nécessitent de financer ensemble le « dernier kilomètre », c’est-à-dire les quelques fonctionnalités manquantes qui empêchent une adoption massive. D’autres encore supposent de faire travailler plusieurs solutions européennes ensemble, grâce à des standards ouverts, pour éviter de remplacer une dépendance par une autre.
Le soutien annoncé ne se limite pas nécessairement au développement logiciel. Une migration sérieuse commence souvent avant la première ligne de code : par des audits, des études d’impact, des comparaisons entre solutions propriétaires et solutions open source, des analyses de coût complet, des évaluations de sécurité, de réversibilité, d’interopérabilité et de résilience. C’est un point encore trop peu documenté dans le débat public. Les solutions ouvertes sont souvent jugées sur leur coût immédiat ou sur leur apparence fonctionnelle à court terme, alors que leur intérêt se mesure aussi dans la durée :
- maîtrise des coûts,
- absence de verrouillage,
- capacité à changer de prestataire,
- auditabilité,
- adaptation aux besoins réels,
- indépendance stratégique
- et potentiel d’innovation.
En soutenant des coalitions, des diagnostics et des mécanismes de financement, EuroCommons peut aussi contribuer à produire les éléments de preuve qui manquent encore aux décideurs : des comparatifs solides, des retours d’expérience, des trajectoires de migration crédibles et des modèles économiques capables de démontrer que l’open source n’est pas seulement une alternative de principe, mais une option industrielle sérieuse.
La Caisse des Dépôts se positionne ici comme tiers de confiance. Son rôle consiste à poser un cadre, accompagner les projets, contribuer au financement, mettre les acteurs en relation et aider les coalitions à atteindre une masse critique. Cette approche est intéressante parce qu’elle ne réduit pas la souveraineté numérique à un slogan. Elle la replace dans des conditions très concrètes : gouvernance, modèle économique, interopérabilité, maintenance, partage des risques et capacité réelle de migration.

Le 1er juillet 2026, l’EuroCommons Coalition Day doit ouvrir une première séquence opérationnelle à la Salle Wagram de Paris. La journée réunira l’ensemble des acteurs européens engagés dans la réduction des dépendances numériques. L’objectif annoncé est de lancer les premières coalitions, d’identifier les besoins, de présenter les alternatives déjà disponibles et de préparer les premiers TechSprint où des « cycles d’action de quelques mois centrés sur une brique numérique prioritaire, au terme desquels les organisations engagées pourront migrer vers des communs numériques européens ouverts et pérennes. »
Il ne s’agit pas seulement de débattre, mais de faire avancer concrètement des migrations, des financements, des choix techniques et des modèles de gouvernance. Les organisations peuvent participer à différents niveaux : observer, contribuer, co-diriger une coalition, ou simplement apprendre des acteurs déjà engagés.
Pour le grand public, le sujet peut sembler inaudible. Pourtant, il touche directement à la manière dont les services publics, les entreprises, les collectivités, les hôpitaux, les écoles ou les associations utilisent le numérique. Derrière une suite bureautique, une messagerie, un annuaire d’identités ou un outil de visioconférence, il y a toujours des choix d’infrastructure. Ces choix déterminent où vont les données, qui maîtrise les évolutions, qui fixe les prix, qui peut interrompre un service, qui peut auditer le code, qui peut adapter l’outil aux besoins réels.
L’enjeu n’est donc pas de remplacer une dépendance par un réflexe de fermeture ou de faire croire que l’autarcie serait une solution. Il s’agit plutôt de redonner de la marge de manœuvre : Pouvoir choisir, comprendre, contribuer, changer de prestataire sans tout perdre et construire des outils qui ne soient pas seulement consommés, mais aussi gouvernés.
La réflexion d’Edgar Morin sur le don et celle de Bernard Stiegler sur la contribution éclairent alors le sujet d’une autre manière. Les communs numériques ne sont pas une nostalgie du gratuit ni une simple affaire de développeurs. Ils posaient une question politique : quelles ressources une société souhaite-t-elle construire, maintenir et transmettre ensemble ?
EuroCommons apporte une réponse institutionnelle et industrielle à cette question. Elle ne suffira pas à elle seule à résoudre les dépendances numériques européennes. Mais elle ouvre un cadre concret pour passer du diagnostic à l’action, de la critique à la migration, du logiciel libre isolé au commun numérique durable.
Pour les organisations ou personnes concernées, l’événement du 1er juillet peut offrir un point d’entrée utile : comprendre les coalitions, rencontrer des pairs, découvrir les briques prioritaires, mesurer les conditions de migration et prendre part à une dynamique européenne en construction. Pour toutes celles et ceux qui suivent les sujets de souveraineté numérique, cette journée mérite votre attention : elle pourrait marquer une étape importante dans la transformation des communs numériques en véritables infrastructures européennes.
Les inscriptions sont ouvertes depuis la page officielle de la Caisse des Dépôts. Pour les grandes organisations, les éditeurs, les intégrateurs, les fondations et les acteurs publics qui souhaitent comprendre cette démarche ou y prendre part, l’EuroCommons Coalition Day du 1er juillet constitue une occasion rare de voir comment les communs numériques peuvent passer du discours à l’action collective.
Laisser un commentaire