Cela fait plusieurs années que je m’intéresse à la souveraineté numérique. Et depuis 2025, je perçois une évolution et pas des moindres. Pour la première fois, quelque chose se dessine avec une maturité assumée. Il manque encore quelques couches : du marketing, de la politique, une vision pleinement assumée, un récit. Mais je le dis sans détour : J’ai le sentiment que, cette fois, les fondations sont bel et bien en place.
Ce constat est de plus en plus partagé, mais il reste encore une dernière étape pour y arriver.
La souveraineté numérique n’est plus un luxe, c’est une nécessité […] Il ne s’agit pas seulement de lignes de code, mais aussi de lignes de sens, et notre travail est au service du bien public, pas seulement du secteur public.
Une transparence indispensable pour commencer
Je n’ai travaillé pour aucune des sociétés citées. Je ne suis pas développeur. Et je ne connais pas personnellement toutes les personnes qui portent les projets évoqués ici.
C’est important de le préciser, non par précaution rhétorique, mais par honnêteté, le lecteur doit pouvoir se dire, sans hésiter :
- je n’ai aucun intérêt économique, direct ou caché, dans ces entreprises, ni dans le secteur auquel elles appartiennent ;
- je n’ai personne à défendre, aucune solution à imposer ;
- je ne parle pas en homme du métier, mais en observateur de longue date, en amateur au sens noble, celui qui aime, qui regarde, qui cherche, qui compare.
Et puisque je ne suis pas un professionnel, j’accepte aussi la part d’incertitude : je peux me tromper. C’est précisément pour cela que ce texte appelle la contradiction. Je suis ouvert au débat, à la critique, et j’invite chacun à réagir à cet article.
Le chaînon manquant que je retrouve partout
Je vais parler d’un manque que je constate depuis longtemps dans les suites bureautiques en ligne. Je ne prétends pas faire une généralité : toutefois, il semble plausible de pouvoir distinguer une tendance prononcée.
1. Le problème n’est pas la qualité des outils : c’est l’absence de flux opérationnel complet
Dans la majorité des suites que j’ai testées, il manque une pièce maîtresse du quotidien : le triptyque courriel + calendrier + contacts, + génération d’un lien vers une visioconférence et surtout leur enchaînement naturel.
Le critère décisif, pour moi, c’est le flux opérationnel complet :
- Courriel → contact synchronisé → planification dans l’agenda avec disponibilité → lien de visio dans le calendrier → rejoindre en 1 clic le jour J.
Et il y a un second flux tout aussi essentiel, côté fichiers (l’équivalent d’un drive) :
- Clic droit sur un fichier (depuis l’application Fichiers via LaSuite) → envoyer un courriel à un contact déjà synchronisé avec le lien vers le fichier concerné → proposer un créneau → inviter à l’agenda du collaborateur → le collaborateur reçoit un courriel + le lien du fichier + l’invitation calendrier + le lien visio intégré.
L’enjeu n’est pas d’avoir “plein d’apps”. L’enjeu, c’est un chaînage sans couture, pas une juxtaposition.
2. Ce que j’ai pu tester, et ce qui manque encore
Pour l’instant, je n’ai testé que deux interfaces :
- LaSuite via l’intégration réalisée par mosa.cloud et par Mijn Bureau
- une autre interface, côté Twake via Linagora.
Dans les deux cas, je n’ai vu ni calendrier, ni gestion des contacts. Deux briques qui empêchent d’aller plus loin et “plus loin”, cela veut dire : vérifier concrètement les deux flux opérationnels ci-dessus.
“On ne doit pas (ou plus) copier Gmail” : je comprends l’argument… mais je ne le partage pas
Je lis parfois un débat qui me laisse perplexe : l’idée que tout ne doit pas partir de l’adresse de courriel, car si l’on fait de l’open source, si l’on a la chance de repenser l’expérience utilisateur, alors ce ne serait pas la mission de cette “nouvelle offre ou nouveau monde” de faire un copier/coller de Gmail.
Il y a peut-être une part de vrai. Mais sur le fond, je ne suis pas d’accord.
Mon point de vue n’est pas fermé : je ne demande qu’à comprendre et à être convaincu. Simplement, mon expérience me ramène toujours au même constat : le service de courriel (et son webmail) est central. C’est souvent le cheval de Troie, la clé de voûte : ce qui permet à l’utilisateur final d’adopter une nouvelle solution. Et ce qui permet aussi, côté produit, de bâtir une vision à long terme.
Je ne suis pas expert, et je n’ai pas lu toute la littérature sur le sujet. Mais j’ai lu beaucoup d’articles depuis quinze ans, et j’ai vu revenir la même conclusion : l’un des grands points d’entrée du succès de Google, c’était Gmail. Et il y a aussi cet ouvrage marquant : The Googlization of Everything (And Why We Should Worry).
Mon cas concret : ce que l’histoire de Proton m’a appris sur l’adoption
J’utilise Proton Mail depuis leurs débuts. Au départ, ce n’était pas facile : accepter de perdre certaines fonctionnalités que j’avais sur Gmail demandait un effort. Mais Proton proposait déjà une vision et une expérience utilisateur plus que correcte. Je n’avais pas peur de changer : je savais que les fonctions manquantes ne m’étaient pas indispensables au quotidien, et je croyais à leur trajectoire.
Je n’ai pas payé dès le début. J’ai attendu un peu moins de deux ans avant de passer à l’offre payante. Et la migration s’est faite par étapes :
- d’abord : basculer mon nom de domaine vers Proton ;
- ensuite : obtenir une fonction essentielle pour moi, les filtres automatiques, qui classent les messages dans les bons dossiers et me font gagner un temps fou ;
- puis : importer mes contacts facilement ;
- enfin : le calendrier et là, honnêtement, il s’est passé quelque chose de “magique”.
Pourquoi magique ? Parce que je pouvais enfin interagir proprement avec l’extérieur : envoyer et recevoir des invitations qui s’intègrent dans des usages dominants (Outlook, Google Calendar), sans faire 10 000 manipulations entre solutions disparates. J’utilisais au quotidien, je remontais parfois des bugs à l’équipe de Proton, je suivais les évolutions via leur newsletter produit, leur blog, et même via leur différents réseaux sociaux : et j’avais la sensation que mes retours comptaient. Qu’il y avait du concret, pas une simple feuille de route perdue sur une page web.
Peu à peu, j’ai attendu la suite logique : Proton Drive, Proton Docs, puis Proton Sheets. Tout n’est pas parfait, mais je peux, progressivement, moins dépendre de Google. Et aujourd’hui, j’attends encore une brique : Proton Meet.
Ce que cette histoire montre, selon moi, est simple : l’adoption ne se joue pas seulement sur les fonctionnalités. Elle se joue sur un récit crédible, une vision lisible, une évolution concrète, et une confiance construite dans la durée.
LaSuite, Twake, NextCloud : le vrai tournant, c’est l’ergonomie qui cesse d’être un point noir
Je m’intéresse particulièrement à LaSuite et Twake parce que ce sont, à mes yeux (en dehors de l’auto-hébergement et des solutions comme NextCloud), des solutions parmi les plus faciles d’utilisation que j’ai vues, avec un socle open source puissant, et des interfaces enfin sérieusement réfléchies.
Pourquoi j’insiste sur “enfin” ? Parce qu’on ne va pas se mentir : l’expérience utilisateur, l’interface graphique et le monde open source n’ont pas toujours été amis. Pendant longtemps, on a eu des clans qui ne savaient pas se parler. Et quand ils essayaient, c’était rarement couronné de succès.
Or, avec LaSuite, et je pense aussi, peut-être, grâce à certaines décisions industrielles (comme le rachat de Cozy Cloud autour de l’univers Twake par Linagora), quelque chose a changé : l’ergonomie n’est plus un luxe, ni une insulte, ni un “machin marketing » ou « une trahison au grand capital” méprisé par principe. Il y a eu une analyse approfondie, et j’ai eu l’impression que des ergonomes compétents sont enfin présents au sein des équipes.
Alors oui : prenons acte de la fin d’une guerre stérile. Et saluons plutôt cette fusion devenue nécessaire : développeurs, ergonomes, responsables produit et marketing, graphistes et architectes : Une suite bureautique qui aspire à défier Google Workspace et Microsoft 365 Copilot, ne doit pas renoncer à offrir une bonne expérience utilisateur.
Et maintenant, où allons-nous ?
Est-ce terminé ? Avons-nous réussi ? Non. Mais presque (et il faut faire vite).
C’est ma théorie et j’aimerais me tromper, mais je crois que la dernière partie à réaliser est plus “invisible” pour l’utilisateur final… tout en étant celle qui déclenche la bascule.
La pièce qui manque, c’est précisément le flux opérationnel : pouvoir, en quelques clics, écrire à un collaborateur, joindre un fichier, ajouter une invitation calendrier, intégrer un lien de visio, vérifier une disponibilité… et rendre tout cela naturel.
Je suis rassuré de voir que je ne suis pas seul à penser cela. Mais je pense aussi qu’il faut aller vite, parce que les briques sont désormais suffisamment abouties : tout le monde veut savoir, concrètement, à quoi va ressembler l’assemblage final. Et tout le monde a hâte de basculer.
Deux chantiers pour la dernière ligne droite
Il reste, à mon avis, deux chantiers majeurs :
- Le chantier “plateforme” : un identifiant, et l’intégralité des outils nécessaires au flux (au minimum messagerie, calendrier, contacts, visio, fichiers) ;
- Le chantier de la confiance : transparence, communication, récit, vision avec et pour les futurs utilisateurs.
Sur le premier chantier, je suis étonnamment optimiste. Parce que j’ai découvert un projet qui colle au plus près de ce que j’ai en tête.
1. Open Buro : la bonne question posée au bon moment
Je ne peux pas juger la technique en profondeur : je ne suis ni développeur, ni architecte. Mais l’idée, la vision, et le réalisme me parlent immédiatement.
Ce projet, c’est Open Buro.
Je vais essayer de résumer, avec prudence, ce que j’en comprends, et j’invite chacun à me corriger si je restitue mal certaines idées.
Le constat
- En Europe, nous avons désormais de très bons outils open source, mais ils ne forment pas encore une plateforme aussi fluide que Google ou Microsoft : donc, chez les décideurs, ce sont encore les suites dominantes qui gagnent.
- C’est un paradoxe : il existe des alternatives sérieuses et déployables, et pourtant la dépendance continue d’augmenter.
- Ce n’est pas parce que les alternatives sont mauvaises : c’est parce que les plateformes dominantes ont “quelque chose en plus” : l’effet plateforme.
- Pourquoi Microsoft est si dur à quitter ? Parce que ce n’est pas “un logiciel”, c’est un écosystème imbriqué, pensé pour fonctionner sans effort. Quitter cet ensemble est perçu non comme un projet, mais comme un risque : coût, complexité, habitudes, continuité… et parfois aussi des inerties, des pressions, voire « un problème de porosité »
- Enfin, point clé : un seul identifiant pour plusieurs outils, c’est bien, mais ça peut ne produire qu’un catalogue d’applications. Il manque le “liant” : une orchestration, une couche commune qui fait circuler identité, droits, notifications, documents et flux opérationnels entre services.
Cette vidéo risque fort d’être la dernière apparition d’@epelboin dans le poste. Raison de plus pour bien écouter ce qu’il dit. pic.twitter.com/rpIxKZJA3m
— Hugues de Mazancourt (@mazancourt) July 20, 2024
La proposition
- Créer un standard d’orchestration commun, pour que des services indépendants s’assemblent et communiquent proprement.
- Porter ce standard dans une démarche structurée, avec une gouvernance de type fondation, à la manière de Mozilla, pour éviter qu’un seul acteur ne capture l’ensemble.
Le message politique
- La dépendance à Microsoft est décrite comme stratégique et politique, pas seulement budgétaire.
- Parce que les règles du jeu (feuilles de route, intégrations, orientations) sont décidées “ailleurs”, et structurent durablement les organisations européennes.
Sur la documentation : pour le moment, je n’ai pas trouvé énormément de matière. J’ai posé la question à Samuel Paccoud (DINUM LaSuite), l’un des initiateurs du projet avec Benjamin André (Directeur stratégique de Twake, Linagora). Il m’expliquait que, pour l’instant, l’essentiel est la volonté de travailler ensemble (LaSuite + Linagora) sur des interopérabilités, et qu’un premier groupe s’est constitué à l’occasion du FOSDEM 2026.
Je suis impatient d’en savoir plus, et surtout de voir du concret. Si Open Buro aboutit, il pourrait faciliter le travail des intégrateurs, accélérer les débats utiles, améliorer l’idée.
Mise à jour du 19 février : le site d’Open Buro est en ligne avec également le manifeste (mais pour l’instant, uniquement en anglais, dommage). Une version 1.0 est prévue pour le deuxième trimestre 2026, selon la feuille de route du site.
2. Le deuxième pilier : produire un récit de confiance, et passer à l’offensive
Nous en venons au deuxième chantier : la confiance.
Avec Proton, j’ai été séduit par plusieurs aspects : hébergé en Suisse, en Europe, courriel chiffré et surtout : ce n’était pas un GAFAM. On sortait du piège de la dépendance.
Si le projet Open Buro aboutit et c’est vraiment ce que je lui souhaite il ne faudra pas attendre que ça prenne tout seul. Non : cela ne marche pas comme cela. Il faudra construire un climat de confiance, de manière active, avec des actions concrètes :
- Produire un récit qui rassure, qui mette en lumière les briques, mais aussi des figures et des acteurs : Tristan Nitot, Benjamin Bayart, Bastien Guerry, Gilles Babinet, Tariq Krim, Pierre Beyssac, Quentin Adam, Octave Klaba, Gaël Duval et même Frédéric Pierucci … et pourquoi pas, oui, un documentaire : débuts, hésitations, compromis, échecs, retournements, exécution. Il y a une aventure à raconter. Objectif : rendre justice au travail, transmettre une méthode, prouver qu’on peut réussir en France.
- Assumer le rôle des industriels/éditeurs (ex. Linagora) : transformer la promesse en évidence produit.
- Créer un kit de migration : import contacts/calendriers, modèles, bonnes pratiques, FAQ “risques”. Parce que la migration est un acte psychologique : rassurer ceux qui doutent, ceux qui n’ont pas le temps, ceux qui ont peur de perdre leurs habitudes.
- Mettre en place une démo publique complète : essai sans friction, offre gratuite suffisante pour valider tout le flux.
- Mieux communiquer sur les réseaux sociaux, et surtout vulgariser : pas un discours réservé aux techniciens ou à la communauté. Il faudra convaincre, rassurer… et oui, “vendre”, sans que personne n’ait à rougir.
- Avoir deux ou trois entreprises “mentor/ambassadrices” qui prennent le risque de créer une offre, un modèle économique, mais en laissant à un nouvel utilisateur l’accès à l’ensemble des briques, sans frustration, pour enclencher le moment où il sort sa carte bancaire avec conviction.
- Mettre en avant le multilingue : expliquer que LaSuite est disponible en plusieurs langues, afin que les pays européens et surtout les acteurs privés européens puissent s’appuyer sur une solution solide, dans leur langue.
- Répéter que la souveraineté numérique est une chaîne de valeur, pas seulement une affaire d’État. Ce n’est pas l’isolement : c’est la capacité à faire naître localement des solutions qui circulent, se déploient, s’améliorent, s’exportent, et deviennent incontournables.
- Obtenir une adoption dans une grosse industrie : énergie, transport, santé, télécoms, industrie, infrastructures, recherche, défense. Si ça tient là, ce n’est plus un pari : c’est un standard possible.
- Communiquer sur les gains réels : métiers, compétences, experts, adminsys, formateurs, référents internes, autonomie stratégique, fierté européenne. Un commun numérique peut engendrer un marché sans se renier.
Une citation qui, à mes yeux, valide cette approche
Je regardais une vidéo où intervenait Julia Ripa, et l’animateur (Henri Verdier, Directeur Général de la Fondation INRIA) disait :
Il y a quelque chose que j’apprécie énormément dans le projet de LaSuite ou outre ses qualités et ses promesses, c’est la manière dont vous avez trouvé une manière de coopérer avec les allemands, les néerlandais et bientôt les italiens. Parce que quand même, ici, dans cette salle, il y a beaucoup de gens qui le savent. Quand on met trois libristes dans la salle qui disent, il faudrait une solution unique. Ils disent bien sûr, la mienne et ça s’arrête. Et là, l’équipe de la DINUM a commencé à créer simplement un travail régulier avec les allemands qui font aussi une suite numérique. Les néerlandais font une suite numérique. Les italiens y arrivent, ils se parlent toutes les semaines. Ils ne sont pas obligés de prendre les solutions des uns des autres, mais ça arrive. Et en tout cas, ils veillent à l’interopérabilité de leur solution. Et ça, ça dénoue quelque chose pour une réponse européenne à ce genre de problème qui, d’une manière que je le dis publiquement, que je trouve brillante parce que j’en ai vu des centaines des projets s’arrêter au moment où on a dit, « on prend une solution la mienne ». Voilà donc coup de chapeau. Tiens.
Côté tech, mais toujours au service de l’adoption
Enfin, côté technique et toujours dans une logique de communication “copiable”, pas ésotérique :
- Publier des packages d’auto-hébergement (dont YunoHost, oui cette fois, je prêche pour ma paroisse) et une documentation de déploiement reproductible.
- Standardiser la configuration (SSO, DNS, stockage, sauvegardes) pour réduire les différences d’exploitation.
- Mettre en avant des leaders et ambassadeurs techniques de la communauté, de la DINUM, de Linagora, bref des acteurs de la tech française (européenne aussi): donner envie de rejoindre l’aventure, d’y contribuer, d’y travailler, bref : d’en être.
Conclusion
Nous sommes proches. Plus proches que nous ne l’avons jamais été.
Les briques existent, l’ergonomie est mature, les socles open source se solidifient. Ce qui manque encore, c’est ce qui fait basculer une suite en plateforme : le flux complet opérationnel, l’orchestration, et la confiance construite à grande échelle.
Et si un projet comme Open Buro réussit à devenir ce “liant”, tout en restant ouvert, gouverné sainement, et compréhensible par le grand public alors, oui, une alternative européenne crédible à Google Workspace et Microsoft 365 cessera d’être un espoir : elle deviendra une évidence.
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