Souveraineté numérique des partis et mouvements politiques français : analyse comparative des dépendances aux GAFAM et grands intermédiaires

Introduction et méthodologie

La souveraineté numérique est désormais un thème omniprésent dans le débat public. Beaucoup s’en revendiquent, avec des niveaux très différents de précision et d’exigence et, sur le fond, c’est plutôt une bonne chose : mieux vaut tard que jamais, et le fait que les responsables politiques se saisissent enfin du sujet mérite d’être salué, même si ce réveil arrive après des années de dépendance.

Reste une question simple : au-delà des déclarations, que valent les choix techniques réels ? La “souveraineté numérique” est un terme large : elle peut désigner l’indépendance technologique, la maîtrise des données, la capacité à changer de prestataire sans douleur, ou encore la réduction de l’exposition à des acteurs dominants (souvent extra-européens, pour ne pas dire américains). Pour éviter le slogan, j’ai donc retenu une approche volontairement factuelle et vérifiable : observer des indices techniques publics qui révèlent partiellement le niveau de dépendance à des fournisseurs très dominants (GAFAM et assimilés), ainsi que quelques points de contrôle particulièrement structurants : messagerie, mesure d’audience, services intermédiaires, canaux de communication.

Cette analyse comparative porte sur 20 partis/mouvements politiques. Elle ne juge ni les idées ni les programmes : elle compare uniquement des choix techniques visibles à partir de leurs sites et de leurs outils. Les critères retenus sont volontairement compréhensibles, et reposent sur des éléments que l’on peut généralement vérifier sans accès interne : hébergement, messagerie (MX), technologie/CMS, mesure d’audience, éventuel recours à un intermédiaire réseau (CDN/WAF), solution de paiement liée aux dons, et présence sur des réseaux sociaux alternatifs (Mastodon/Bluesky) en complément des grandes plateformes.

Important : ces critères ne “prouvent” pas à eux seuls la souveraineté au sens fort. Ils donnent des signaux. Un acteur peut être “hébergé en France” tout en dépendant fortement d’un grand fournisseur, et un autre peut être hors de France tout en ayant des pratiques vertueuses. L’objectif est donc d’être transparent sur la méthode : voici ce que je mesure, pourquoi je le mesure, et ce que cela signifie (ou ne signifie pas).

Comment j’ai évalué ?

  • Même grille pour tout le monde, basée sur des critères binaires : oui/non ou très simples.
  • Données observables : ce que le site révèle publiquement : technique, connexions, fournisseurs.
  • Photographie à un instant T : un site peut changer : refonte, prestataire, outils. Prenez en considération que cet article est rédigé en février 2026
  • Lecture “dépendance” : moins il y a de briques critiques confiées à des géants, plus l’organisation garde de marge de manœuvre.

Les critères retenus

1. Le site est-il hébergé en France ?

Ce que c’est : l’endroit où sont stockées et servies les pages du site : les serveurs.
Pourquoi ce choix : l’hébergement influence la proximité juridique et opérationnelle : prestataires, support, droit applicable, facilité de recours.
Ce que ça veut dire : “en France” peut réduire certains risques et simplifier la relation contractuelle… mais ce n’est pas une garantie d’indépendance. Un hébergement en France peut quand même s’appuyer sur des infrastructures Amazon ou de Microsoft.
Limite : “France” ≠ “souveraineté” automatique ; c’est un signal, pas une preuve.

2. Le service de courriel (MX) est-il en France ?

Ce que c’est : le “MX” indique où arrivent les e-mails : les serveurs qui réceptionnent la messagerie du domaine.
Pourquoi ce choix (Merci à Tariq Krim pour l’idée) : le courriel est une brique critique : communication, données, comptes, récupération de mots de passe.
Ce que ça veut dire : un MX en France peut être un choix de maîtrise… mais si la messagerie est gérée via des suites très dominantes, la dépendance reste forte, même avec des centres de données européens.
Limite : le MX ne dit pas tout : antispam, archivage, webmail, et prestataires réels peuvent changer la lecture.

3. Le CMS est-il open source ?

Ce que c’est : le CMS est l’outil qui permet de gérer le contenu : articles, pages. “Open source” signifie que le code est public et auditable.
Pourquoi ce choix : l’open source favorise la réversibilité : changer de prestataire plus facilement, la transparence et parfois une meilleure maîtrise.
Ce que ça veut dire : c’est souvent un bon point pour l’autonomie, mais ce n’est pas suffisant : un CMS open source peut quand même charger des services externes, des trackers, ou dépendre d’un gros acteur pour l’hébergement.
Limite : “open source” ne dit rien, à lui seul, sur les données collectées ou les dépendances réseau.

4. Le site utilise-t-il Google Analytics ?

Ce que c’est : un outil de statistiques qui mesure la fréquentation : pages vues, provenance, parcours, etc.
Pourquoi ce choix : c’est une dépendance directe à Google et un point sensible pour la vie privée : données de navigation, consentement cookies, transferts potentiels.
Ce que ça veut dire : présence de Google Analytics = dépendance claire à un service externe dominant. Absence = soit pas de tracking, soit alternative (par exemple auto-hébergée ou européenne).
Limite : l’absence de GA ne signifie pas “zéro tracking” : il peut y avoir d’autres outils équivalents.

5. Le site utilise-t-il Cloudflare ?

Ce que c’est : un service intermédiaire qui peut faire CDN (accélération), protection anti-attaque, filtre (WAF), et parfois DNS.
Pourquoi ce choix : c’est une brique d’infrastructure très centrale : une partie du trafic et des informations techniques passent par cet intermédiaire.
Ce que ça veut dire : utiliser Cloudflare peut améliorer la sécurité et la disponibilité, mais augmente la dépendance à un acteur tiers qui se place “entre” le site et ses visiteurs.
Limite : certains usages sont légers, d’autres très structurants ; ce critère est donc un bon indicateur, mais il mérite parfois une nuance : CDN seul vs DNS+WAF+proxy complet.

6. La solution de paiement pour les de dons dépend-elle d’un acteur européen ?

Ce que c’est : l’outil qui permet de collecter des dons, payer une adhésion, vendre des livres, etc.
Pourquoi ce choix : le paiement est une dépendance très concrète : si le prestataire change ses règles, ses tarifs, ou coupe un service, l’impact est immédiat.
Ce que ça veut dire : un paiement géré par Stripe ou PayPal, par exemple, peut être pratique et fiable… mais crée une dépendance forte : contrats, KYC, blocages, commissions, géopolitique.
Limite : même avec une solution de paiement fournie par une banque française ou un acteur européen, le flux repose souvent sur des réseaux de cartes internationaux comme Visa ou Mastercard et parfois sur des “Portefeuilles” comme Apple Pay ou Google Pay. Autrement dit, vous pouvez réduire la dépendance au prestataire de paiement, mais vous ne supprimez pas totalement la dépendance structurelle à ces intermédiaires (un jour peut-être).

7. Le parti a-t-il une présence “réseau social (plus) ouvert” Mastodon / Bluesky ?

Ce que c’est : vérifier si le parti a un compte officiel sur Mastodon ou Bluesky, alimenté et si possible si cette présence passe par une instance (serveur) qu’il maîtrise.
Pourquoi ce choix : la communication politique dépend beaucoup des plateformes. Être présent sur un réseau plus ouvert peut réduire la dépendance à un acteur unique, améliorer la capacité à changer de prestataire et éviter la dépendance aux différents algorithme de mise en avant (ou de bannissement fantôme) .
Ce que ça veut dire :

  • Mastodon fonctionne via ActivityPub, un standard ouvert de fédération : on peut choisir son instance, voire héberger la sienne.
  • Bluesky repose sur l’AT Protocol (ouvert), mais l’écosystème est aujourd’hui encore largement opéré autour de Bluesky, donc la dépendance pratique à un opérateur reste plus forte.

Limite : ça mesure un choix de canal (cohérence), pas la souveraineté du site ; le signal est plus fort si le parti opère sa propre instance plutôt que “juste” un compte. Je dois enfin rappeler un point très concret : l’audience sur Mastodon et Bluesky est généralement plus limitée que sur les grandes plateformes, ce qui peut expliquer, sans forcément l’approuver, le choix d’aller là où se trouve le public, y compris sur des réseaux appartenant aux GAFAM.

Partis et mouvements analysés

Pour analyse comparative, j’ai retenu 20 partis/mouvements sur une base de popularité / visibilité publique, à partir des sites officiels que je connais. J’ai bien conscience que, dès qu’on parle de mouvements (et pas uniquement de partis), il existe un risque d’en oublier. Je m’en excuse par avance : ce n’est ni volontaire, ni idéologique, c’est simplement la liste la plus complète possible au regard de ce que je connais et de ce que j’ai pu analyser.

  • Debout la France
  • Horizons
  • La France insoumise
  • Le Parti Pirate
  • Les Écologistes
  • Les Patriotes
  • Les Républicains
  • Lutte Ouvrière
  • Mouvement démocrate (MoDem)
  • Mouvement des Ruches
  • Parti communiste français
  • Parti socialiste
  • Place publique
  • Rassemblement national
  • Reconquête !
  • Renaissance
  • République souveraine
  • Union des démocrates et indépendants (UDI)
  • Union des Droites pour la République (UDR)
  • Union Populaire Républicaine (UPR)

Debout la France

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ❌ Non
Analytique : ❌ Non (Google Analytics + Matomo)
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 2/7 🔴


Horizons

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ❌ Non
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 3/7 🔴


La France insoumise

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ✅ Oui

Résultat : 6/7 🟢


Le Parti Pirate

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ✅ Oui

Résultat : 6/7 🟢


Les Écologistes

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ✅ Oui

Résultat : 5/7 🟢


Les Patriotes

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ❌ Non
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 3/7 🔴


Les Républicains

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ❌ Non
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 4/7 🟠


Lutte Ouvrière

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 6/7 🟢


Mouvement démocrate (MoDem)

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ❌ Non
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 4/7 🟠


Mouvement des Ruches

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 5/7 🟢


Parti communiste français

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ❌ Non
Hébergement : ❌ Non
Analytique : ❌ Non
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ✅ Oui

Résultat : 3/7 🔴


Parti socialiste

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ❌ Non
Hébergement : ❌ Non
Analytique : ❌ Non
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ✅ Oui

Résultat : 1/7 🔴


Place publique

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ❌ Non
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ✅ Oui

Résultat : 4/7 🟠


Rassemblement national

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ❌ Non
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 4/7 🟠


Reconquête !

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ❌ Non
Hébergement : ❌ Non
Analytique : ❌ Non
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 1/7 🔴


Renaissance

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ❌ Non
Hébergement : ❌ Non
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ✅ Oui

Résultat : 3/7 🔴


République souveraine

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 4/7 🟠


Union des démocrates et indépendants (UDI)

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ❌ Non
Paiement : ✅ Oui
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 4/7 🟠


Union des Droites pour la République (UDR)

MX Courriel : ✅ Oui
CMS : ❌ Non
Hébergement : ❌ Non
Analytique : ❌ Non
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ❌ Non
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 1/7 🔴


Union Populaire Républicaine (UPR)

MX Courriel : ❌ Non
CMS : ✅ Oui
Hébergement : ✅ Oui
Analytique : ✅ Oui
Paiement : ❌ Non
RDC (CDN) : ✅ Oui
Réseaux sociaux : ❌ Non

Résultat : 4/7 🟠

Classement

6/7 🟢 :

  • Le Parti Pirate
  • La France insoumise
  • Lutte Ouvrière

5/7 🟢 :

  • Les Écologistes
  • Mouvement des Ruches

4/7 🟠 :

  • Les Républicains
  • Place publique
  • Mouvement démocrate (MoDem)
  • Union des démocrates et indépendants (UDI)
  • Rassemblement national
  • Union Populaire Républicaine (UPR)
  • République souveraine

3/7 🔴 :

  • Renaissance
  • Horizons
  • Parti communiste français
  • Les Patriotes

2/7 🔴 :

  • Debout la France

1/7 🔴 :

  • Union des Droites pour la République (UDR)
  • Parti socialiste
  • Reconquête !

Conclusion

Cette analyse comparative met en lumière une évidence : entre les discours politiques sur la souveraineté numérique et la réalité des choix techniques, il reste un écart important. Ce n’est pas un procès d’intention, souvent, les décisions sont prises “par défaut”, par habitude, ou parce que les outils dominants sont les plus connus. Mais si la souveraineté numérique devient un sujet politique sérieux, alors elle doit aussi devenir un sujet d’exécution : architecture, prestataires, dépendances, et arbitrages concrets.

La bonne nouvelle, c’est que les alternatives existent et qu’elles sont, pour beaucoup, accessibles. Ci-dessous, je liste des pistes françaises ou européennes (selon les cas) pour aider les équipes à passer du slogan à l’implémentation 😇

Des alternatives souveraines, critère par critère

Hébergement :

Courriel (MX / messagerie)

CMS

Mesure d’audience (sans Google Analytics)

CDN / WAF / DNS (alternative à Cloudflare)

Ici, il faut distinguer le besoin : accélération (CDN), sécurité applicative (WAF), et DNS.

Paiement en ligne (dons / adhésions / boutique)

Réseaux sociaux “ouverts / fédérables”

  • Ouvrir un compte (ou mieux : une instance) Mastodon
  • Garder un compte Bluesky en complément, si besoin …
  • Ajouter des canaux fédérés utiles selon les usages : PeerTube pour la vidéo, et pourquoi pas Dailymotion ? Mobilizon pour événements !

Mot de la fin (et vœu pieux)

La souveraineté numérique c’est aussi et surtout une capacité d’action, de résilience, de maîtrise des données et, au fond, de crédibilité démocratique. On ne peut pas, durablement, dénoncer des dépendances structurelles tout en les reproduisant dans ses propres infrastructures, parfois au cœur même de la collecte de dons, de la communication ou de la mesure d’audience.

D’ici l’élection présidentielle de 2027, il est temps que les partis et les équipes de campagne traitent ce sujet pour ce qu’il est : un enjeu stratégique. Pas un badge. Pas un élément de langage. Un chantier concret, planifiable, mesurable, où l’on remplace les réflexes de facilité par des décisions cohérentes, et où l’on accepte qu’un minimum de rigueur technique fasse partie de l’exemplarité politique.

Si cet article a une utilité, c’est celle-ci : contribuer à une prise de conscience simple : qui contrôle les donnés critiques quand ça compte, quand il y a une crise, une pression, un blocage, ou simplement un changement unilatéral de règles ?

Et si certains souhaitent aller plus loin, je les invite à partager en commentaire leurs solutions, prestataires ou retours d’expérience : plus nous rendrons visibles les alternatives européennes et françaises, plus il sera difficile de prétendre « qu’il n’y avait pas d’autres choix ».

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