Comme beaucoup, j’ai longtemps vécu dans l’écosystème Microsoft Office 365 puis, selon les contextes, dans celui de Google Workspace. Pas par préférence, mais par obligation ou nécessité : quand il faut un webmail qui tient, un drive qui synchronise, un chat qui ne tombe pas, un agenda qui invite, et une visio qui marche “3 clics et c’est parti”, on ne peut pas passer à côté des « standards » dominants.
Et puis, au fil des années et des différents tests que je suis en train de faire comme celui qui parle de LaSuite, avec Mosa.cloud, Proton, les briques auto-hébergeables de LaSuite sur YunoHost… une chose devient évidente : on n’a plus besoin d’attendre un miracle. Les alternatives existent. Le vrai problème, c’est la continuité de l’expérience : la capacité à remplacer tout le flux opérationnel, pas seulement une brique.
C’est là que Twake Workplace attire immédiatement mon attention quand je me rends sur leur site.
C’est une proposition claire : une offre hébergée et la possibilité d’installer tout ou partie “chez soi”, autrement dit : une suite qui comprend, au moins conceptuellement, ce que signifie souveraineté ou, comme aime le dire Tristan Nitot, une “autonomie stratégique”.
Et surtout : au premier abord, le site est propre, lisible, et sait présenter son périmètre sans nous noyer. Premier bon signe.
Derrière Twake : Linagora, le choix cohérent
Twake Workplace est porté par l’éditeur Linagora, et le site l’affiche noir sur blanc (enfin dans le pied de page).
Linagora insiste aussi sur son positionnement “open source français” et sur une culture très liée aux usages pro/secteur public.
Traduction : on n’est pas sur un projet bricolé dans un garage avec une landing page en 48h. On est sur un acteur qui sait ce qu’implique la conformité, l’hébergement, les appels d’offres, la migration, les compromis. Bref, je pense pouvoir leur faire confiance.
La promesse Twake : un seul identifiant, plusieurs briques
Twake Workplace met en avant un principe simple : un compte unique : « Twake ID » pour accéder à l’écosystème de produits.
Sur le papier, c’est exactement la logique “workspace” attendue.
Côté “briques” annoncées :
- Twake Chat
- Twake Drive
- Twake Mail
Et “à venir” sur le site : visioconférence et calendrier.


Ce que j’ai testé : l’offre gratuite (et c’est là que ça coince un peu)
Je me suis volontairement limité au plan gratuit, parce que je pense que c’est le point d’entrée réel pour convaincre quelqu’un de quitter les Google et autres Microsoft.
Le plan gratuit affiche :
- 5 Go de stockage cloud
- 1 Go + 100 emails/jour
- messagerie instantanée
- notes collaboratives
- appareils illimités
Et c’est justement le paradoxe : c’est une base solide… mais pas une base “workspace complet”. Parce qu’à l’instant T, si on veut tester sérieusement le scénario de migration, il manque les pièces qui font basculer une organisation : calendrier, contacts, visio (et l’édition bureautique intégrée comme Google Docs).
L’inscription et le dashboard : bon, mais peu mieux faire
L’inscription via Twake ID se fait sans douleur (Bravo !). Ensuite on arrive sur un tableau de bord avec une barre de recherche.

Mon reproche ici est très simple (et très révélateur) : la recherche gagnerait à être explicitée. Un libellé du type “Rechercher dans mes apps et mes fichiers” éviterait l’ambiguïté (oui à ne pas confondre avec un moteur de recherche comme Google …)

Deuxième point : dans mon test, je n’ai pas trouvé de recherche transversale réellement utile dans les emails. Or, quand tu quittes Gmail, la recherche fait partie du package mental.
Twake Chat : sobre, efficace, mais vraiment interopérable ?

Twake Chat fait le job : discussions, pièces jointes, messages vocaux… et surtout un point différenciant : il est basé sur le protocole Matrix.
Ça veut dire : décentralisation, fédération, interopérabilité et la possibilité de parler à l’extérieur de ton “jardin”. En revanche, cette “interopérabilité” reste essentiellement théorique : elle passerait par un « Bridge ». Je n’ai pas trouvé comment faire autrement, et j’ai surtout des doutes sur la traduction, le passage de l’anglais au français ne comporte-t-il pas quelques erreurs ? Je ne suis pas certain d’avoir bien compris.

Côté sécurité, Linagora met en avant le chiffrement de bout en bout (E2EE).
Vous avez même la possibilité de télécharger une application sur smartphone : iOS & Android.
Bilan : pas révolutionnaire, mais propre. Et dans une suite, c’est exactement ce qu’on attend du chat : qu’il disparaisse derrière l’usage.
Twake Mail : une des meilleures surprises

Twake Mail est présenté comme “le nouveau standard open source” pour l’email pro, avec chiffrement et protection antispam/threat detection.
Le site de LINAGORA mentionne aussi l’usage de JMAP : un protocole moderne pensé pour des clients web/mobile efficaces.
Dans mon test, l’interface est familière (on ne se perd pas), la rédaction est plus riche que ce que j’ai vu ailleurs dans certaines suites “souveraines”, et l’ensemble respire la maturité.


À la différence de La Suite (Messagerie), Twake Mail offre davantage d’options pour rédiger un message. Son éditeur est nettement plus abouti et se rapproche beaucoup de ce qu’on connaît chez Proton Mail (ou Gmail).

On y retrouve aussi plusieurs fonctions appréciables :
- la mise en place d’une réponse automatique ;
- des règles de messages (à la manière de Gmail ou de Proton) ;
- la gestion des accusés de réception ;
- le signalement des spams ;
- l’affichage en mode fil de discussion ;
- la possibilité de marquer un message comme important / favori.
L’interface s’adapte très bien à tous les formats (mobile, tablette, bureau). Le moteur de recherche et les filtres tiennent également la route : au final, l’expérience est simple, fluide, et franchement agréable.
Pour l’instant, Twake est clairement au-dessus de la Messagerie de LaSuite.
Mon principal reproche, pour l’instant, c’est que je n’ai pas pu tester l’intégration du calendrier : sur le site, la fonctionnalité est simplement annoncée comme « à venir ». Or, c’est pour moi une pièce maîtresse au moment de décider de quitter Google ou Microsoft. Quand on évalue une solution comme Proton, on a immédiatement accès à l’ensemble des outils (mail, calendrier, drive, etc.), ce qui permet de vérifier très vite si une migration est réaliste. Ici, à ce stade, je ne peux tout simplement pas le confirmer.
Même constat pour la gestion des contacts : je n’ai rien trouvé de probant, et c’est un vrai point noir. Sur Proton Mail ou Gmail, c’est la base. Et même dans LaSuite (via Mosa.cloud), cette fonctionnalité n’existe pas nativement. J’ajoute aussi que je n’ai pas pu tester la visioconférence : elle est, là encore, indiquée comme « à venir ».
Nuance importante : il existe une app Android “Twake Sync” qui indique synchroniser contacts et calendriers pour Twake Workplace.
C’est une piste mais ce n’est pas encore la preuve d’un parcours complet et simple côté web.
Au fond, il manque aujourd’hui un morceau essentiel pour envisager sérieusement de quitter un écosystème type Google/Microsoft : le flux de travail complet du quotidien. Typiquement :
- Je veux planifier une réunion avec un collaborateur à distance.
- J’ouvre mon courriel, je retrouve mon contact (déjà synchronisé), j’écris mon message et je planifie la réunion directement depuis là, par exemple le lendemain à 14h30, en vérifiant au passage ses disponibilités.
- Mon collaborateur reçoit le message, ajoute l’événement à son agenda, puis le jour J il clique sur le lien depuis son calendrier et rejoint automatiquement la visioconférence.
C’est précisément ce “chainage” : courriel → contacts → calendrier → visio que je peine encore à retrouver dans les solutions dites souveraines. Twake est concerné, tout comme ce que j’ai pu tester avec LaSuite. Du côté de Proton, c’est similaire : tout est là… sauf la dernière brique, la visioconférence. J’ai cru comprendre qu’ils y travaillent : Proton Meet semble pour l’instant réservé à certains abonnements : Lifetime, Visionary, Enterprise.
Dernière frustration et c’est d’autant plus dommage que l’écosystème existe : au moment de joindre une pièce jointe, j’aurais aimé pouvoir sélectionner directement un fichier déjà présent dans Twake Drive, comme on peut le faire dans Gmail, et comme c’est déjà possible via Mosa.cloud avec LaSuite Fichiers, preuve d’un parcours complet et simple côté web.
Twake Drive : élégant, chiffré, mais bridé sur l’essentiel

Dès l’arrivée, je tombe sur une interface réussie : épurée, simple, sobre, exactement ce que j’aime. Avec l’offre gratuite, j’ai de quoi tester correctement : 5 Go sont disponibles, et je vois que les données sont cryptées (ou “chiffrées” non ?).
Je remarque aussi très vite et l’interface le met bien en avant, qu’il existe une application mobile et bureau, permettant de synchroniser facilement ses fichiers entre ses différents appareils. Je ne vais pas m’attarder sur ce point, parce que c’est un basique aujourd’hui, mais au moins c’est là, et c’est propre.

Côté partage, l’essentiel est présent : je peux partager des fichiers, y compris en dehors de mon organisation, sans difficulté. Pour le reste, on est sur un service assez classique et, globalement, il fait le travail.
Sauf sur un point majeur, et pas des moindres : la visualisation des documents (et je ne parle même pas de l’édition). C’est d’autant plus dommage qu’il faut un compte payant pour accéder à une instance intégrant OnlyOffice. Je peux comprendre la logique commerciale, mais c’est frustrant : ne pas pouvoir tester cette brique empêche de se dire, à la fin de l’essai, « c’est bon, j’ai tout ce qu’il faut pour quitter Google ou un équivalent ». Résultat : on reste un peu sur sa faim.

Plus largement, j’aimerais que les acteurs français et, plus largement, européens, donnent davantage de matière pendant la phase de test. Non pas pour “offrir”, mais pour permettre le déclic : celui qui fait passer un utilisateur du doute à la migration. Les solutions américaines, elles, excellent à vous faire entrer dans un écosystème complet… jusqu’à devenir difficile à quitter. Ce n’est pas un luxe : simplement une vraie offre d’essai qui permette d’évaluer l’ensemble du parcours, sans briques manquantes.
Parce qu’en pratique, tout le monde n’a pas le temps de multiplier les tests en profondeur pour se poser les bonnes questions et surtout obtenir rapidement les bonnes réponses.
Au final, mon bilan sur Twake Drive est simple : interface et usage, OK ; mais déception et frustration sur la visualisation (et donc l’édition) des documents.
Dernier point, plus anecdotique mais révélateur : en cherchant la feuille de route sur la page produit de Twake Drive (c’est pareil pour Twake Chat et Twake Mail), je tombe sur une page d’erreur :
This view no longer exists – Select another view to use this project.
Twake Notes : utile, mais (trop) minimaliste
Dernière application : Twake Notes. Je ne l’avais pas mentionnée au début de l’article, tout simplement parce que je ne savais pas trop où la classer. Est-ce un concurrent de Google Docs, de Docs de LaSuite, ou encore de Microsoft OneNote ? En réalité, pas vraiment.
Je la rapprocherais plutôt d’Etherpad ou de “Texte” chez CryptPad : un outil simple, fait pour la prise de notes, sans prétention particulière. Ça fait le job, mais on reste sur un service minimal même si l’interface est sobre et agréable à utiliser. Je n’irai donc pas beaucoup plus loin dans l’analyse.
À noter toutefois un point très positif : la fonction de partage permet la prise de notes collaborative, et surtout sans obliger la personne invitée à créer un compte. C’est, à mon sens, la bonne approche : on évite de frustrer un nouvel utilisateur, et on augmente les chances qu’il se dise, à la fin : « Tiens, ce n’est pas mal… c’est quoi cette solution ? Et si je m’inscrivais pour l’utiliser aussi de mon côté ? »
Tarifs et limitations de l’offre gratuite
Twake propose une version gratuite avec 5 Go pour Twake Drive et 1 Go pour Twake Mail. En revanche, impossible d’y tester l’intégration d’OnlyOffice pour la lecture et l’édition de documents bureautiques : cette brique n’est disponible qu’en version payante.

La première offre payante débute à 4 € / mois. Elle inclut (enfin) l’accès à OnlyOffice, ainsi que 50 Go de stockage pour Twake Drive et 15 Go pour les courriels. Pour davantage d’espace, il faut passer à l’offre à 12 € / mois, qui propose 1 000 Go (1 To) pour Twake Drive et 500 Go pour les emails. Enfin, une formule “entreprises” existe, mais il faut contacter les équipes commerciales de Linagora pour en savoir plus.
Prochaine étape ? Si les équipes de Linagora tombent sur cet article, je suis partant pour recevoir une version payante (l’offre à 4 € / mois me suffit) afin de publier un second article (Partie 2), cette fois avec un test complet de Twake Drive et de l’intégration OnlyOffice. Sinon, je prendrai directement contact avec eux pour expliquer ma démarche et pouvoir vous proposer un retour plus approfondi.
Auto-hébergement : le GitHub est dispo, à quand le paquet YunoHost ?
Pour celles et ceux qui veulent auto-héberger, il existe un dépôt sur GitHub, maintenu par Linagora. Je ne l’ai pas testé sur mon serveur, car je préfère, à ce stade, une installation “clé en main” via un paquet directement disponible dans le catalogue YunoHost et j’en profite au passage pour faire passer le message à l’équipe Linagora.
Pour l’instant, vous pouvez surtout tester Twake Drive, Twake Mail et Twake Chat.
Si un lecteur ou une lectrice a déjà tenté l’auto-hébergement, je suis preneur d’un retour en commentaire.
Conclusion : Twake est beau, sérieux, cohérent… mais le compte n’y est pas encore
Twake Workplace a tout pour devenir une référence, au même titre que LaSuite et Mosa.cloud : interface claire, produits bien présentés, expérience accessible aux non-techs, cohérence “made in France 🇫🇷”, et une vraie histoire open source derrière.

Mais aujourd’hui, il manque encore les briques qui font basculer :
- une Visio réellement disponible (pas “à venir”)
- un Calendrier testable et intégré (pas “à venir”)
- une gestion de contacts au niveau attendu
- et surtout : une offre gratuite qui permette de tester l’intégralité de la suite, sans frustration, pour que n’importe qui puisse se dire :
OK, je peux migrer ici !
Parce que la migration n’est pas un acte technique. C’est un acte psychologique : tu dois rassurer ceux qui doutent, ceux qui n’ont pas le temps, ceux qui ont peur de perdre leurs habitudes. Tant que les briques resteront éparpillées : ici un webmail solide, là une visio “bientôt”, ailleurs un drive sans bureautique, on restera dans l’entre-deux. Et l’entre-deux, c’est le royaume du statu quo.
Et je vais être encore plus direct : 2026 est l’année de la souveraineté numérique, pas 2027. C’est maintenant que l’on doit rendre la bascule simple, crédible, désirable. Parce qu’en 2027, beaucoup resignent par fatigue chez les mêmes acteurs. Et une fois resigné pour “des années”, la dynamique retombe, la fenêtre se referme, et on redevient les vassaux des plateformes dominantes.
Twake Workplace est une des suites françaises les plus prometteuses que j’ai vues.
À Linagora maintenant de transformer la promesse en évidence.
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