J’ai beaucoup utilisé Google Workspace. Et depuis longtemps. Dans cette suite, il y a deux outils que j’utilisais presque tous les jours : Google Docs et Google Sheets.
Avec le temps, j’avais même réussi une petite victoire personnelle : me débarrasser de Word et d’Excel dans la majorité de mes usages. Enfin, une « victoire personnelle », tout est relatif, car concrètement je n’ai fait que remplacer un vieux GAFAM par un nouveau GAFAM … Finalement, retour à la case départ.
Mes usages concernaient :
- Pour la prise de notes et la rédaction de documentation, Google Docs faisait parfaitement le travail. Word ne me servait plus que pour lire des documents “imposés” ou, au pire, pour bricoler un CV.
- Pour les tableurs, c’était plus nuancé : en perso, Google Sheets est largement suffisant. En pro, j’ai souvent réussi à l’imposer… mais j’ai aussi connu les limites, notamment sur certains usages Excel très ancrés, type tableaux croisés dynamiques, ou sur des fichiers “historiques” qui vivent depuis des années.
Et puis il y a le vrai sujet, celui qui revient toujours dans les entreprises : la confidentialité et la gouvernance. Beaucoup de DSI ne veulent pas voir des données sensibles “partir” dans Google Sheets sans une politique claire, sans cadrage, sans contrôle. Et d’une certaine manière, je les comprends. Ajoute à ça que les licences Microsoft sont déjà payées, que les habitudes sont déjà validées, et tu obtiens un cocktail parfait : la friction permanente.
Malgré tout, dès que je lançais un projet avec des amis, des partenaires, des gens en qui j’ai confiance, je revenais toujours au même point : Google Docs + Google Sheets. J’ai essayé pas mal d’alternatives, mais je n’avais jamais trouvé de remplacement crédible, simple, efficace, et réellement “adoptable”.
Depuis peu, je teste aussi La Suite Docs, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de la pousser dans un vrai projet “en conditions réelles”. Je ferai un retour dédié quand j’aurai un usage intensif et 100% collaboratif.
Et c’est là que Proton entre en scène.
Proton Docs, Proton Sheets, Proton Drive : l’écosystème bouge
En juillet 2024, Proton a lancé Proton Docs : une première alternative à Google Docs.
En décembre 2025, Proton a lancé Proton Sheets : l’équivalent côté tableur.
Entre les deux, Proton a aussi renforcé Proton Drive (logique “Google Drive”) et, plus récemment, je constate une interface “Proton Docs” qui centralise la création, l’édition et la gestion de documents (Docs + Sheets).
Mon objectif, dans ce retour d’expérience, est simple : voir si je peux migrer progressivement mes usages Google vers Proton, sans me raconter d’histoires.
Ma méthode de test : un seul fichier, mais un fichier, que je considère, sérieux
Pour éviter le test gadget, je me suis fixé une règle :
- Un seul fichier
- Un fichier personnel
- Et surtout : le plus complexe que j’utilise (celui où je sais que si ça casse, je le verrai tout de suite)
Première étape : export depuis Google Sheets.
Je choisis ODS (OpenDocument), parce que c’est un format ouvert et cohérent avec l’idée même de souveraineté.
Résultat côté Proton Sheets : échec.
“La prévisualisation de ce type de fichier n’est pas prise en charge.”
J’ai dû exporter en XLSX (format fermé ou dit « propriétaire » pour l’aspect juridique du terme) pour que l’import fonctionne.
Je comprends le choix “pragmatique” : Proton vise probablement une base d’utilisateurs Excel énorme. Mais, très franchement, sur un produit qui se positionne comme alternative crédible et moderne, ne pas gérer proprement ODS, c’est une dissonance. Ce n’est pas bloquant, mais ce n’est pas un signal que j’apprécie.
Interface : proche de Google Sheets… mais pour l’instant Google reste devant
Soyons clairs : Proton Sheets ressemble beaucoup à Google Sheets, et c’est plutôt une bonne nouvelle pour l’adoption. On ne repart pas de zéro, on ne réapprend pas tout, on ne se bat pas avec un tableur “conceptuel”.
Mais à l’usage, Google gagne encore le match sur l’ergonomie pure.
Et je dis ça sans plaisir : j’aimerais justement que Proton devienne une vraie alternative, pas un outil juste “prometteur”.
1) La barre d’outils : trop de choses cachées
Sur une largeur d’écran comparable, Google affiche plus de fonctions accessibles immédiatement.

Sur Proton Sheets, certaines actions essentielles sont cachées derrière les trois petits points à droite.

Exemples concrets (et importants) :
- Créer un filtre
- Insérer un graphique
- Fonctions (la plus critique pour moi)
Ce n’est pas dramatique. Mais c’est exactement le genre de détail qui, répété 200 fois, finit par user l’utilisateur. Et pour un outil de productivité, l’usure, c’est la mort. Sachant que cette seule modification, n’entrainerait pas une refonte complète de l’application (j’espère ne pas dire de bêtise)

2) Traduction et paramètres régionaux : encore trop fragile (ou trop jeune)
Là, Proton Sheets doit sérieusement accélérer.
- La traduction française est inégale : menus parfois en français, parfois en anglais.
- Le séparateur décimal est en mode “US” : si tu tapes 10,5, il faut écrire 10.5. Quand on le sait, on s’adapte. Le problème, c’est précisément : il faut le savoir.
- La documentation et l’aide en ligne, au moment où j’écris (janvier 2026), sont encore en anglais.
Et ce dernier point est important. Parce que ce n’est pas qu’une question de confort : une documentation accessible dans ta langue, c’est ce qui te permet de résoudre seul et de progresser. Surtout quand tu fais des choses un peu avancées (liaisons entre documents, formules, automatisations simples, etc.). C’est de cette manière que j’ai pu saisir le fonctionnement de Google Sheets, lorsque j’ai décidé de m’éloigner de Microsoft.
3) Les micro-détails UX qui font la différence
Google Sheets a ce talent d’être sobre tout en étant très utile.
Exemple : quand tu cliques sur une cellule qui contient une formule (une somme sur une colonne, par exemple), Google te montre visuellement les plages prises en compte, avec un repérage discret. C’est simple, élégant, et très pratique.


Sur Proton Sheets, ce genre d’attention n’est pas encore au niveau. Et je ne crois pas que ce soit si “difficile” techniquement : c’est une question de priorité produit.
Je le répète (ici aussi), et je le pense toujours :
Si on veut que ces alternatives soient réellement adoptées, il faut mettre l’expérience utilisateur au centre du projet, au même niveau que la sécurité et la décentralisation. Sans ça, elles resteront des outils de niche, réservés à des profils très techniques et très motivés.
Collaboration : oui… mais attention à la sécurité et à la cohérence
J’ai aussi (un peu) testé la partie partage/édition.
Objectif : pouvoir collaborer sans imposer à quelqu’un de créer un compte Proton, parce que dans la vraie vie, personne n’aime qu’on lui dise “inscris-toi là, juste pour modifier une cellule” (Et je le sais, car j’ai vécu cela lors de mes expériences avec la création des comptes Google. Cela ne pose plus de souci maintenant, mais il a fallu des années pour y arriver).
Bonne nouvelle : c’est possible via un partage avec accès éditeur.
Mais ça ouvre une autre boîte :
- Si tu ajoutes plusieurs utilisateurs “sans compte”, tu perds vite le contrôle fin : qui fait quoi, quel niveau de traçabilité, quelle responsabilité.
- Et surtout : si le lien circule, n’importe qui avec l’URL peut potentiellement modifier, voire effacer.
Autre point étrange : j’ai vu un pictogramme de chat (ou de commentaire) sur la session anonyme (ce qui laisse penser à une discussion intégrée ou à un suivi), mais je n’ai pas trouvé comment gérer des commentaires comme dans Google Sheets. Il existe une fonction “Note”, mais ce n’est pas la même chose.
Et le plus gênant : ce pictogramme n’apparaissait pas de la même manière quand j’étais connecté à mon compte Proton. C’est le genre d’incohérence qui donne une impression de produit pas encore totalement stabilisé.

Conclusion : prometteur, mais pas encore “remplaçant”
Je suis obligé d’agir avec transparence : ce test mérite d’être approfondi. Aujourd’hui, mon retour repose surtout sur :
- une migration de fichier complexe,
- un usage perso,
- un test de collaboration limité.
La vraie question, celle qui compte, c’est : est-ce que je peux mener un projet de A à Z en n’utilisant que Proton Sheets ?
Et derrière ça :
- quelles fonctions manquent vraiment pour décrocher Google Sheets ?
- est-ce que le collaboratif tient la route à plusieurs ?
- est-ce que l’UX tient dans la durée, sans fatigue ni irritations ?
Pour l’instant, Proton Sheets est un outil qui va dans la bonne direction. Mais s’il veut devenir crédible face à Google, il devra corriger ce qui bloque l’adoption massive : cohérence, localisation, documentation, et micro-UX.
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